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Des poulets et des hommes

Banc Public n° 149 , Avril 2006 , Catherine VAN NYPELSEER



Les médias ont donné une large place aux informations concernant la grippe aviaire, qui a beaucoup inquiété certains consommateurs, les amenant à renoncer à acheter du poulet. Qu’en est-il de cette menace, que risquons-nous? Pour le savoir, Banc Public a lu trois ouvrages  "grand-public" en français consacrés à cette question.


La grippe

La grippe humaine n’est pas toujours la maladie saisonnière anodine dont on guérit spontanément après quelques jours de fièvre. On estime aujourd’hui que l’épidémie dite de grippe espagnole de 1918-1919 a fait 40 millions de morts dans le monde (2, p. 38).

En fait, la grippe est une maladie causée par un virus qui a la particularité d’être particulièrement variable. Certaines variantes induisent des maladies plus sévères, et la contagiosité du virus varie également. Cette variabilité complique la confection d’un vaccin efficace et explique que l’on puisse contracter cette maladie plusieurs fois dans sa vie: le virus variant n’est pas reconnu par le système immunitaire de l’individu qui a été infecté précédemment par une autre variante du virus, qu’il a combattu avec succès antérieurement et contre lequel on dit qu’il est immunisé, c’est-à-dire que son système immunitaire a "mémorisé" ses caractéristiques et l’empêche de l’infecter à nouveau.

Lorsque la grippe tue, c’est par les complications qu’elle induit, qui sont dues au virus grippal lui-même ou à des surinfections microbiennes. Il peut s’agir notamment de pneumonies ou d’infections neurologiques (encéphalite, méningite, etc.). Il existe un risque pour le foetus avec l’augmentation du nombre de malformations, de prématurités ou d’avortements au cours du premier trimestre de la grossesse (1, pp. 121-126).

La grippe aviaire
Les animaux peuvent également être porteurs ou être infectés par les virus de la grippe. Les différentes variantes du virus peuvent infecter une ou plusieurs espèces animales: chevaux, porcs, félins, mammifères marins, oiseaux...

Le virus de la grippe aviaire qui mobilise l’attention actuellement (H5N1) est un virus adapté aux oiseaux qui a la particularité de pouvoir être transmis par ceux-ci aux êtres humains. A cause de l’extrême variabilité du virus de la grippe, les experts craignent qu’il ne subisse une mutation le rendant adapté à la contagion inter-humaine, ce qui ne semble pas être le cas actuellement.


Selon les théories actuelles, les nouveaux variants du virus de la grippe peuvent provenir de mutations spontanées ou de réassortiment – c’est-à-dire la création d’un nouveau virus à partir de morceaux de deux virus existants - entre des virus différents infectant simultanément la même personne ou le même animal. A cet égard, certains modes de vie (présents notamment en Asie dans les rizières humides où vivent des canards, à proximité des habitations, souvent accompagnées de petits élevages de porcs (1, p. 73)) impliquant des contacts entre différentes espèces animales et la promiscuité entre les êtres humains et leurs animaux domestiques pourraient être favorables à la création de nouvelles variantes du virus.

Le porc pourrait jouer un rôle particulier dans ce processus, parce qu’il possède la particularité de disposer de récepteurs cellulaires lui permettant d’être infecté à la fois par les virus de la grippe d’origine humaine et par ceux d’origine aviaire (2, p. 29). Ce pourrait donc en quelque sorte être le laboratoire de fabrication d’un virus aviaire adapté à l’homme.

Toutefois, c’est l’hypothèse d’un réassortiment chez l’homme entre le virus aviaire H5N1 présent et le virus humain de la grippe en circulation à ce moment qui a la préférence des experts, c’est-à-dire qui possède la probabilité - ou le risque - la plus élevée (2, p.99).

Quoi qu’il en soit, ce nouveau variant disposant de caractéristiques à la fois aviaires – qui en feraient une menace pour l’humanité à cause de sa nouveauté pour le système immunitaire des êtres humains – et humaines – lui donnant la faculté de se transmettre d’homme à
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homme et donc pouvant induire une pandémie (épidémie affectant tous les continents en un délai bref) – n’existe pas encore (et n’existera peut-être jamais).

La lutte contre la pandémie

Si ce nouveau virus apparaissait, comment pourrait-il être combattu ? Des plans doivent être établis à l’avance dans la mesure où si ce virus avait une sévérité et une contagiosité comparable à celle de la grippe espagnole, les capacités des hôpitaux seraient rapidement dépassées, ne fut-ce que par les cas de pneumonies nécessitant une hospitalisation. Il faudrait donc disposer d’autres locaux permettant d’isoler et de soigner les malades. Par ailleurs, un vaccin nécessite des mois de préparation et les médicaments antiviraux, qui devraient être disponibles en grande quantité, demandent également un certain temps pour être fabriqués (mais ils peuvent être stockés pendant au moins cinq ans). Enfin, les mesures coercitives comme l’isolement des malades et des personnes ayant été en contact avec eux, ou les restrictions aux transports aériens nécessitent un débat démocratique et une préparation préalable - si possible - au déclenchement de l’épidémie.

Les médicaments antiviraux

Ces médicaments n’agissent pas comme les antibiotiques pour les infections bactériennes, qui permettent d’éliminer l’agent infectieux. Les antiviraux permettent seulement de bloquer la réplication du virus (en bloquant l’activité enzymatique de la neuraminidase, une protéine qui sépare le virus de la cellule de son hôte où il s’est reproduit, ce qui l’empêche de se diffuser à d’autres cellules), ce qui permet seulement de diminuer la sévérité de la maladie. L’élimination totale du virus dépend toujours du système immunitaire de l’hôte infecté (2, pp. 161 –163). Il s’agit du célèbre Tamiflu et du Relenza.

Ils doivent être employés dans les 48 h suivant l’apparition des symptômes, sinon ils n’ont aucune efficacité, mais peuvent être employés à titre prophylactique, pour la prévention de l’infection. Une étude a montré qu’un traitement de 10 jours permettait de réduire de 79% le risque de contracter la grippe au niveau familial (2, p. 165).

La prévention de la contamination

La première mesure est d’éviter de rentrer en contact avec le virus. Celui-ci se trouve notamment dans la salive des personnes infectées, et sa transmission a lieu via le système respiratoire des personnes en contact avec elles. Il existe des masques couvrant à la fois le nez et la bouche et permettant d’éviter cette forme de contamination (masques FFP2). Ils doivent être changés toutes les quatre heures (1, p.196).

Un autre moyen de prévention est de limiter les contacts entre les personnes. Fermeture des écoles, des transports en commun, et en général de tous les lieux de rassemblement de personnes non indispensables à la survie de la population est envisagé comme moyen de lutte contre la pandémie par les auteurs du premier ouvrage, médecins dans des hôpitaux français.

La vaccination

Le problème est évidemment que la production du vaccin ne peut être anticipée: elle ne peut démarrer que lorsque le virus pandémique aura fait son éventuelle apparition, puisque le principe de la vaccination consiste à inoculer un produit contenant des virus morts ou à virulence atténuée en vue de préparer le système immunitaire à répondre à un contact avec le virus vivant. A partir du moment où la maladie est décelée – ce qui pourrait se produire très rapidement vu la qualité du réseau de surveillance mondial actuel – il faut isoler le virus et le fournir aux industriels qui doivent le faire se reproduire en grandes quantités dans des installations répondant à des normes très sévères de biosécurité (pour éviter qu’il ne contamine le personnel) puis le rendre inoffensif par l’un des différents processus existants.

Cette production prend entre quatre et six mois pour le vaccin contre la grippe saisonnière (2, p.127), et la protection est effective deux à trois semaines après la vaccination. Les capacités de production au niveau mondial sont actuellement de trois cent millions de doses.La vaccination n’est donc pas possible dès le début de la pandémie, dont il importe de limiter le plus possible l’extension par les mesures de prévention afin de gagner le temps nécessaire à la production d’un vaccin. Par ailleurs, celui-ci ne pourra pas être distribué à tout le monde et des stratégies de vaccination doivent être déterminées: personnes à risque, personnel soignant (à la fois pour qu’il puisse continuer à travailler et pour éviter qu’il ne transmette la maladie), etc.

Conclusion

Les deux premiers ouvrages sont très détaillés et regorgent d’informations, dont certaines sont difficiles à comprendre lorsque les cours de biologie sont loin. Le premier est notamment intéressant pour l’aspect de la planification de tous les aspects de la lutte contre l’éventuelle pandémie, tandis que le second, dont les auteurs travaillent le domaine de la vaccination, est particulièrement développé sur ce point. Le troisième, écrit par une vétérinaire, se veut plus synthétique et est également le seul à critiquer le "tsunami médiatique" (p.49) que nous avons connu à propos de la grippe aviaire, les deux premiers se montrant plutôt favorable à la médiatisation dans la mesure où celle-ci permet de mobiliser les opinions publiques et de développer les moyens de lutte contre une pandémie dont ils croient en la survenance dans un avenir proche.

Catherine VAN NYPELSEER

     
 

Biblio, sources...

1) Pandémie La grande menace
Grippe aviaire 500.000 morts en France?
Professeur Jean-Philippe Derenne
Professeur François Bricaire
Fayard
Septembre 2005
312 p – 21,30 euros

(2) Grippe aviaire
Sommes-nous prêts?
Jean-François Saluzzo
Catherine Lacroix-Gerdil
Belin – Pour la Science
Janvier 2006
202 p – 17,50 euros

(3) Grippe aviaire Les bonnes questions
Les vraies réponses
Jeanne Brugère-Picoux
Milan actu
Février 2006
93 p – 7,18 euros

 
     

     
   
   


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