Grèce: une sortie de crise en trompe l'oeil?

Banc Public n° 269 , Septembre 2018 , Frank FURET



Pour les économistes Rémi Bourgeot et Eric Toussaint, l'accord des ministres des finances de la zone euro mettant fin à huit années de crise grecque offre, au mieux, une "amélioration conjoncturelle", au pire, "une sortie de crise en trompe l'oeil".

 

L'accord prévoit d'allonger de dix ans les échéances de remboursement d'une grande partie de la dette grecque, dont le niveau reste le plus élevé de l'Union européenne (180% de son PIB - étant donné que le PIB a fortement diminué suite aux mesures d’austérité imposées), et permettre aux Grecs de ne commencer à rembourser une partie des prêts qu'à partir de 2032, contre 2022 jusqu'à présent.

Le pays, qui aura reçu quelque 300 milliards d’euros de prêts en échange d’un plan d’austérité, pourra ainsi recommencer à se financer seul sur les marchés.

 

Pour Eric Toussaint, «il n'y a pas de sortie de crise du tout. C'est une annonce de réduction de dette en trompe l’œil puisqu'il n'y a pas de réduction du stock de la dette et qu'il s'agit simplement de reporter de dix ans le début de certains remboursements, notamment ceux dus aux partenaires européens de la Grèce. Les montants à rembourser au Fonds monétaire international, à la Banque centrale européenne et aux créanciers privés, sont très importants et ils ne sont pas reportés dans le temps. Ils ont lieu en permanence. Le FMI a fait 5 milliards d'euros de bénéfices sur le dos de la Grèce depuis 2010 et la BCE a quant à elle fait au moins 8 milliards de gains sur les titres grecs. En prolongeant le calendrier de remboursement, on offre une récompense de consolation au gouvernement d'Alexis Tsipras qui a appliqué depuis trois ans les dizaines de réformes exigées par les créanciers. Les politiques antisociales imposées par les créanciers (FMI, BCE, Mécanisme européen de stabilité) seront renforcées. Les dirigeants européens avec cet accord ont voulu indiquer aux fonds d'investissement privés qu'ils pouvaient acheter des titres grecs à nouveau après le mois d'août car des garanties publiques étaient offertes».  

 

La Grèce «est dans un état lamentable. La chute du PIB par rapport à 2009-2010 est de près de 30%.(…) ; 350 000 jeunes hautement qualifiés sont partis vers l'Allemagne, la France et d'autres pays du nord de l'Europe». L'apport des réfugiés que le pays accueille a permis en 2017 de maintenir l'équilibre démographique, mais on va passer à une décroissance de la population grecque. 47% des ménages grecs sont en défaut de paiement sur l'un de leurs crédits. «Que ce soit concernant l'emploi, le système financier et la production, la situation est extrêmement mauvaise et elle est le résultat des politiques imposées à la Grèce». Cela se traduit aussi par des difficultés de satisfaire des fonctions vitales, telles que l’accès à la nourriture ou la possibilité de chauffer sa maison, et une dégradation générale des conditions de vie: hausse des suicides de 44 % entre 2007 et 2011, augmentation de la mortalité infantile (de 6,3 décès pour mille naissances en 2003 à 9 en 2011).

 

Le taux de chômage a explosé en Grèce. En seulement cinq ans, c’est le cinquième des postes de travail qui a été détruit. Le taux de chômage chez les jeunes atteint environ 40%. Au nom de la flexibilité et de l’austérité, les contre-réformes ont organisé le démantèlement systématique du droit du travail, avec des dispositions telles que l’abolition des conventions collectives pour donner la primauté à des accords d’entreprises au détriment de la représentation syndicale. Nombre de mesures contreviennent aux conventions de l’Organisation internationale du travail (OIT), à la charte sociale du Conseil de l’Europe et même au traité de Lisbonne et à certaines directives européennes.

 

«Le premier mémorandum d’austérité conclu entre la Grèce et ses créanciers en échange de nouveaux prêts à leur tour engloutis par la dette infligeait encore aux salariés grecs une baisse de 22% du salaire minimum (586 euros brut). Les moins de 25 ans, eux, voyaient leur salaire minimum amputé de 32%». En cassant les droits des salariés, on a facilité les licenciements, aggravé la pression sur ceux qui travaillent et favorisé les profits des patrons, mais sans créer d’emplois. «Au nom de la «flexibilité» et de la «compétitivité», les contre-réformes du marché du travail déployées en Grèce ont laissé les salariés sans défense face aux employeurs indélicats, encourageant la généralisation du travail au noir, déjà bien ancré avant la crise.

 

Un travailleur sur cinq n’est pas déclaré du tout et 200.000, au moins, travaillent à plein-temps, alors qu’ils sont déclarés à temps partiel auprès du ministère du Travail». Les attaques «des créanciers contre le droit du travail ont privé les salariés d’outils de défense, marginalisé les syndicats, sanctuarisé la toute-puissance patronale». «Ces contre-réformes se sont accompagnées d’un démantèlement délibéré de l’inspection du travail. (…) L’objectif était d’ancrer une mentalité sociale, d’installer l’idée selon laquelle le droit du travail est un luxe d’un autre âge, interdit à ceux qui doivent accepter n’importe quel travail, à n’importe quel prix».

 

«L’abolition du droit du travail n’a pas dégagé les gains de compétitivité escomptés, mais a provoqué une chute brutale du revenu disponible et un effondrement de la demande intérieure. Au final, cette agression contre les salariés n’a conduit qu’à une vaste redistribution des revenus en faveur des classes dominantes», analyse Dimitris Sérémitis, professeur d’économie à l’université de la mer Égée. Avec ce processus de précarisation, les rapports de forces sociaux ont été bouleversés au détriment des classes populaires, qui supportent seules le fardeau de la crise.

 

Le pays est pour Eric Toussaint une victime expiatoire des politiques appliquées dans l'Union européenne. Au lieu de maintenir à flot des banques privées qui avaient pris des risques énormes, il aurait fallu les assainir et les transférer au secteur public. Il aurait fallu imposer aux banques allemandes et françaises, qui avaient prêté massivement au secteur privé grec, d'assumer leurs crédits risqués au lieu de créer une troïka qui a prêté de l'argent public à la Grèce afin qu'elle rembourse ces grandes banques. 


Frank FURET

     
 

Biblio, sources...

- "La crise grecque", TV5MONDE, 24/06/2018 à 11h28

"Politiques d’austérité - La Grèce: laboratoire social pour l’Europe néolibérale?", Thierry Dock, www.revue-democratie.be,1/11/2014

- "En Grèce, les toxiques ordonnances de la précarité", Rosa Moussaoui, l’Humanité, 7/09/2017

 
     

     
   
   


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