?> Etat de l’Afrique : décolonisons la pensée occidentale
Etat de l’Afrique : décolonisons la pensée occidentale

Banc Public n° 302 , Février 2024 , Michel Legrand



Je voudrais faire quelques commentaires sur la situation géopolitique du continent.


 

C’est évidemment la situation en RDC qui requiert notre plus grande attention. Cet immense pays, qui compte plus de cent millions d’habitants, est malade depuis des dizaines d’années et ne se remet ni de la colonisation, ni du régime de MOBUTU. L’insécurité, voire des guerres larvées font que le régime actuel ne parait contrôler effectivement que la région autour de Kinshasa. Enfin, le pays est en proie à l’est à une guérilla brutale manifestement soutenue par deux pays voisins. Cette guerre a fait depuis une vingtaine d’années peut-être un million de victimes, voire plus mais ne suscite guère l’inquiétude du monde. Il faut croire que les victimes en Afrique n’ont pas le même poids que celles en Ukraine ou en Palestine.

 

Ainsi, alors que le pays est riche en ressources minières et agricoles, les Congolais vivent mal et souffrent à la limite de la malnutrition ; toutes les missions essentielles d’un état, qui doit viser la promotion de l’intérêt général, sont négligées, que ce soit au niveau de la sécurité, de l’éducation ou des infrastructures de santé sans oublier l’état de l’administration, très lacunaire et souvent très corrompue.

 

De nouvelles élections ont eu lieu fin ’23 : au terme d’un scrutin imparfait, le président TSHISEKEDI, qui briguait un second mandat, a recueilli près de 75% des suffrages lui permettant ainsi de rester à la tête de l’état. On peut espérer qu’il prendra la mesure des besoins de la population et qu’il portera sa priorité sur l’organisation des services indispensa­bles de l’éducation, de la santé et de la sécurité.

 

Début de l’année 2013, c’est le Mali qui a été à la une de l’actualité : l’inter­vention française avait permis d’éviter la partition du pays et surtout le chaos avec son cortège d’exactions et de crimes ; la situation était loin d’être réglée avec le nord, mais elle était stabilisée. On peut donc dire qu’on avait évité le pire, mais que l’Europe était restée particulièrement frileuse dans cette affaire, se contentant de déployer des moyens logistiques. Les armées africaines étaient cependant venues en appui et avaient joué un rôle important à côté des forces françaises. En 2014, la situation paraissait figée. En 2020, la situation, déjà très tendue, ne s’était guère améliorée et la réconciliation entre le nord touareg et le sud était de plus en plus compromise. Par ailleurs, les pertes françaises (50 militaires depuis 2013) étaient de plus en plus douloureusement ressenties et risquaient à terme d’entrainer le retrait français, comme nous l’écrivions en 2021.La situation s’est cependant précipitée à la suite du coup d’état et de la volonté des militaires de chasser les Français et les Européens. C’est de fait ce qui s’est passé en 2022 : l’armée française s’est retirée en laissant la place aux Russes et au groupe WAGNER, sorte d’armée privée payée par Moscou. Cela étant, contrairement à ce que nous commen­tions en 2023, la situation ne s’est pas détériorée puisque le gouvernement de Bamako parait s’être imposé et a repris certains territoires aux séparatistes touarègues. Cela ne signifie pas que le combat est gagné mais cela signifie que des points sont marqués malgré l’absence des armées occidentales. Par ailleurs, sur les réseaux sociaux, on ne peut nier qu’un sentiment national fort, peut-être un peu naïf, se fait jour, doublé d’un sentiment très francophobe.

 

Il serait peut-être opportun de réfléchir sur les aides de l’Occident aux pays africains. Est-il bien utile d’imposer à ces états des standards démocratiques et juridiques européens au risque de provoquer un rejet. Toutes les initiatives dans ce sens qui ont été menées en Afghanistan, en Irak se sont soldées par des échecs cuisants. Quand le Mali a appelé à l’aide, était-il utile, à côté de l’aide militaire dont il avait besoin, de lui imposer la modification de son système juridique selon des standards conçus pour l’Europe et de détacher à Bamako différents experts dont certains connaissaient à peine le français mais étaient spécialisés en droit public européen ? Qu’est-il resté de cette mission ? Rien ! L’Occident devrait apprendre à décoloniser sa pensée et se limiter à fournir les aides qui lui sont demandées sans s’immiscer dans la gestion interne des pays. Le soi-disant devoir d’ingérence ne s’impose pas et reflète une sorte de pensée néocoloniale. Les différents pays africains ont chacun une histoire qui a forgé leurs coutumes et leur mode de gouvernement, que cela plaise ou pas ; certes, en cas de violation manifeste des droits de l’homme ou en cas de massacres de population, il faut réagir et ne pas fermer les yeux, mais la voie diplomatique est là pour cela.

 

Par ailleurs, le Mali, grand comme deux fois la France et peu peuplé, est difficile à contrôler et la porosité de ses frontières nord, est et sud permet le passage de groupes terroristes, extrêmement dange­reux pour la stabilité du pays et de ses voisins. A travers la situation au Mali, c’est donc toute la région du Sahel qui est menacée, voire le nord des pays du golfe de Guinée. 

 

En effet, c’est la situation dans l’ensemble du Sahel qui parait grave. Après les coups d’état au Mali et au Burkina, c’est maintenant au tour du Niger de renverser son président pour­tant régulièrement élu. La CEDEAO a condamné le coup d’état et a agité la menace d’une intervention militaire. Quant à la France, elle s’est cabrée sur une position colonialiste en voulant à tout prix maintenir son ambassade à Niamey. Finalement, le bras de fer s’est conclu par le retrait de la France et la rupture des relations diplomatiques. L’attitude de la France et de son président a été incompréhensible et s’est inscrite dans le maintien d’une politique révolue.

La situation est également très grave en Centrafrique qui est pratiquement en état de guerre civile depuis plus de dix ans sur fond de conflits ou de rivalités religieux, ethniques et géographiques ; les populations du nord musulmanes s’opposent aux populations du sud animistes ou chrétiennes qui détiennent le pouvoir à Bangui. Par ailleurs, le pays déplore chaque année des massacres de populations civiles perpétrés par diffé­rentes milices et groupes criminels.

 

Comme on le constate amèrement, les populations civiles de ces différents pays paient le prix fort de leur incapacité à maintenir la sécurité et l’ordre public ; c’est donc de nouveau un problème d’organisation de l’état qui est posé. On peut craindre que certains de ces pays explosent et que des zones de non-droit y apparaissent sous la direction de différents groupes politico-criminels.

 

Le bilan pour l’Afrique francophone est donc mauvais et on peut craindre que la situation de plusieurs pays ne se dété­riore encore dans les prochains mois.

 

C’est la question de l’efficacité de l’Etat qui est posée, comme elle est posée également dans de nombreux pays africains, et qui rend la formation de l’IFCAD aussi importante. En effet, le développement et la sécurité sont entra­vés par l’absence d’un Etat efficace et non corrompu.

C’est également le fonctionnement de l’Etat de droit qui est au centre des problèmes africains.

 

Les dirigeants africains, en voulant s’accrocher à tout prix au pouvoir, en niant les règles constitutionnelles, en ayant un comportement de prédation, provoquent des crises destructrices de la démocratie naissante et accréditent l’idée que le pouvoir en Afrique ne se partage pas et ne se remet pas. Maintenant, ils doivent faire face à de nouveaux périls pour lesquels ils ne sont pas armés, ni matériellement, ni psychologiquement. 

 

La démocratie africaine est aussi très malade et, cette fois, les Européens ou les Américains ne portent guère de responsabilité. C’est donc aux Africains de prendre la mesure du problème et de le régler.

 

Evidemment, il n’est pas facile de résoudre les problèmes de développe­ment pour des pays dont la population va doubler en 25 ans. En 2050, la RDC comptera 200 millions d’habitants, soit autant que la France, l’Allemagne et l’Espagne réunies, le Cameroun près de 50 millions d’habitants et le Congo-Brazza près de dix millions d’habitants. Comment créer des emplois en nombre suffisant dans ces conditions ? Alors que la société numérique ne cesse de réduire les besoins en main-d’œuvre en les orientant vers des niches d’hypercom­pétence et de spécialisation. Comment doter ces pays des nouvelles infras­tructures nécessaires en matière d’ensei­gnement ou d’hôpitaux ? Le défi est immense et les risques d’échec tout autant

 

Cette situation géopolitique n’est certes pas facile et on peut regretter que l’Afrique peine à prendre son destin en mains et que l’Europe, empêtrée dans ses contradictions issues de l’histoire coloniale, soit trop souvent en retrait. On est également conscient que d’autres acteurs importants, comme la Chine ou la Russie, sont particulièrement inté­ressés par les richesses africaines et souhaitent éloigner le continent de ses partenaires historiques. Cela étant, ces deux nouveaux partenaires affichent bien souvent une rapacité importante. Les accords passés entre la Chine et la RDC ne sont guère gagnant-gagnant et ne permettent pas une exploitation équili­brée des ressources naturelles.

 

Or, c’est bien dans un ensemble euro-africain que l’avenir de l’Europe et de l’Afrique se joue, à côté d’un ensemble asiatique et d’un autre américain.

 

Le français

 

Je me plais souvent à rappeler que le maintien du français comme langue mondiale et internationale se joue en Afrique dont le français est une des trois grandes langues avec l’arabe et l’anglais. Rappelons que Madagascar, qui avait opté pour l’instauration de deux langues officielles, le français et l’anglais, à côté du malgache, est revenu sur cette décision et la nouvelle Constitution ne maintient plus que le français, à côté du malgache. Le Rwanda a fait sa rentrée dans l’Organisation internationale de la Francophonie et parait redécouvrir le français d’autant que sa nouvelle secrétaire générale est rwandaise. Le français réaffirme donc sa présence dans la région des Grands lacs.

Rappelons aussi que la Guinée Bissau lusophone et la Guinée équatoriale hispanophone, enclavées dans l’Afrique francophone, sont membres de l’OIF et appartiennent à la zone du franc CFA et que la Guinée équatoriale a fait du français une de ses langues officielles.

 

Rappelons encore que les trois pays du Maghreb et surtout deux d’entre eux, la Tunisie et l’Algérie, après avoir relégué le français dans un statut de langue étrangère et après avoir procédé à une arabisation forcée et systématique, paraissent revenir sur des postions plus nuancées : c’est ainsi que le français revient dans les études primaires en Algérie, le pays le plus francophone du nord de l’Afrique.

 

La moitié de l’Afrique est sous influence de la langue française, qu’elle soit une langue officielle ou qu’elle soit une langue largement parlée et connue comme en Algérie, en Tunisie et au Maroc. Mieux, ce sont souvent les pays d’Afrique qui sont les plus ardents défenseurs de la Francophonie dans les enceintes internationales et qui contrai­gnent la Chine à tenir compte de la dimension francophone de l’Afrique et à organiser ses sommets sino-africains en français et en anglais. Cette position doit être rappelée au moment où les pays francophones d’Europe font preuve d’une grande timidité devant l’anglais.

 

Malheureusement, les derniers évène­ments au Sahel et une attitude plus que maladroite du président français au Niger ont poussé le Burkina et le Mali à rétrograder en quelque sorte le français de son statut de langue officielle à un statut de langue de travail. Pis, au Burkina l’anglais est devenu une langue de travail, sur le même pied que le français. Même si dans ces différents pays, le français n’était parlé que par 10 à 15 % de la population, le recul est quand même préoccupant. Si la position du français dans les autres pays africains n’est pas menacée, on peut relever cependant d’autres signes inquiétants comme l’adhésion du Gabon et du Togo au Commonwealth.

 

Par ailleurs, le français s’efface de plus en plus devant l’anglais dans l’Union européenne, ce qui fragilise bien évidemment sa position en Afrique.

 

La vigilance s’impose donc : le maintien d’une langue n’est jamais acquis, a fortiori si sa diffusion dans la population est faible, si elle n’est pas soutenue par des mesures politiques de défense et de promotion.

 

Les pays francophones d’Europe et d’Amérique doivent également prendre leurs responsabilités en soutenant l’apprentissage du français sur place par l’envoi d’enseignants.

 

Parler une langue internationale est un énorme atout ; car cette langue véhicule de multiples valeurs et permet aussi une large communication. Il faut donc être particulièrement vigilant sur cet atout et ne pas permettre à d’autres de le confisquer ou de l’amoindrir. Comment ne pas déplorer le processus d’acculturation de l’Union européenne qui parait systématiquement privilégier l’anglais, ou ce qui y ressemble, alors que cette langue, depuis le départ du Royaume-Uni, n’est parlée en Europe que par cinq millions d’habitants dans deux pays, Malte et l’Irlande ?

 

C’est grâce à ce souffle et à cette présence dans le monde que le français s’impose comme langue mondiale et que l’enseignement du français est aussi important.

 

 

Michel Legrand

     
 

Biblio, sources...

Extrait du discours de Michel LEGRAND lu le 10 janvier 2024 lors de la réception de nouvelle année à l’IFCAD Institut de formation de cadres pour le développement

 
     

     
   
   


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