Humanité et technologie

Banc Public n° 167 , Février 2008 , Catherine VAN NYPELSEER



Le nouvel essai du chercheur canadien Ollivier Dyens, «La condition inhumaine», nous a paru intéressant dans la mesure où il s’agit d’une réflexion originale sur la relation entre l’être humain et la technologie qui, à la différence de nombreux autres ouvrages, n’envisage pas cette notion de manière négative.

Pour poser le cadre de cette réflexion, il commence par présenter une expérience qu’il a vécue en assistant à deux concerts très différents: d’abord, un concert de chants grégoriens donné en la cathédrale de Paris, sans l’intervention d’aucune technologie, puis, quelques semaines plus tard, un concert tout à fait spécial donné en plein air dans le cadre du festival Ars Electronica de Linz (Autriche) par le groupe d’Anahat Nad de Bangalore (Inde): celui-ci faisait jouer en harmonie des musiciens du groupe présents physiquement à Linz et d’autres restés en Inde dont la musique était retransmise par des télévisions et des radios portatives disséminées dans la foule. Dans les deux cas, il avait ressenti «une émotion aussi forte, aussi transcendante», ce qui montre, selon lui, qu’au contraire de l’impression souvent ressentie que «le sublime n’est possible que ‘délivr’ de toute technologie», «nombreuses sont les fois où nous devons avouer avoir été bouleversés par des expériences qui ne sont possibles que par et grâce à la technologie» (pp. 28-29). Les exemples sont nombreux - reportages télévisés, instruments chirurgicaux d’une précision miraculeuse, effets spéciaux au cinéma - «où l’émotion que nous ressentons est, en partie, née d’une intervention technologique».

Au delà de leurs émotions, les humains peuvent être littéralement issus de machines: lorsqu’il s’agit de grands prématurés, qui ne pourraient survivre sans l’appareillage adapté qui permet actuellement à 33% des bébés nés à 24 semaines (moins de six mois) de survivre, alors que ce taux était égal à zéro en 1987. D’où le titre du premier chapitre de l’ouvrage: «La machine qui enfante».

L’idée générale étant de rappeler à ceux qui critiquent notre civilisation technologique combien les machines nous sont utiles dans tous les domaines.

La réalité et le langage

Le chapitre suivant est consacré à une réflexion sur la notion de réalité, basée sur une idée du biologiste François Jacob selon laquelle ce qui nous apparaît comme la réalité est une construction de nos sens, donc variable selon les espèces, et que l’on devrait définir une notion de «réalité biologique» comme étant «la repré-

­se­ntation du monde extérieur que le cerveau d’une espèce donnée parvient à construire» (p. 34).

Un chien construira bien plus sa représentation de la réalité sur la base de son odorat qu’un être humain, par exemple. Chaque espèce ne percevant en fait «qu’une fine tranche du spectre de la réalité, selon ce à quoi ses sens lui permettent d’accéder» (p. 37).

Le langage est une technologie, un mécanisme de simulation de l’environ­nement. Il permet d’explorer la complexité de notre environnement en schématisant le monde «en une simulation compréhensible, littéraire et narrative» (p. 46).

Mécanismes

Comment définir le vivant? Selon Dyens, pour de nombreux chercheurs contemporains, le vivant est similaire à un programme informatique, un ensemble «extraordinairement com­plexe d’algorithmes qui s’enchevêtrent et se croisent, se nourrissent et s’interfèrent l’un l’autre» (p. 74).

Nombre de nos comportements pourraient être réduits à une série de mécanismes:
Des chercheurs en sociologie des villes ont découvert que des mécanismes très simples de simulation (avec des quadrillages dont les différentes cellules doivent avoir la même couleur que deux cellules voisines, par exemple) permettaient de reproduire la sociologie des quartiers défavorisés du point de vue de la distribution dans l’espace des différentes populations.
Dans le domaine de l’art, également, des mécanismes peuvent être dégagés, comme la présence de fractales (courbes calculables mathématique­ment) dans les tableaux de Jackson Pollock, dont la présence expliquerait le plaisir que nous prenons à regarder ces ½uvres, ou encore la découverte de logiciels permettant de prédire le succès commercial d’une chanson sur la base des relations mathématiques existant entre ses éléments (mélodie, harmonie, rythme, cadence…) avec un taux de réussite de 80%.

Pour Dyens, le fait qu’un geste artistique soit reproductible par un calcul mathématique, réductible à une série de mécanismes, ou, plus fort encore, qu’une machine en soit capable comme le programme de poésie de Ray Kurtzweil qui produit des poèmes émouvants, remet en question notre humanité – l’art n’est-il pas le propre de l’homme – et nous fait percevoir notre condition inhumaine.

Notre malaise actuel proviendrait à la fois de ce questionnement par rapport à ce qui caractérise notre humanité, et de notre prise de conscience à l’aide des outils technologiques de ce que la réalité ne correspond pas à ce que nos sens biologiques nous permettent d’en percevoir.

Mèmes

Selon un concept du biologiste Dawkins, la culture est «une série d’unités idéologiques qui se propagent d’un cerveau à l’autre comme le font les virus de corps à corps». Ces unités idéologiques sont appelées des mènes, un néologisme obtenu par la contraction des mots «gène» et «même». Une idée, un air de musique, une mode vestimentaire, la manière de construire des arches sont des mènes.

Les mènes sont des réplicateurs, c’est-à-dire des unités de multiplication de l’information. Un être vivant est une dynamique de réplicateurs. Le réplicateur «n’a qu’un objectif: se multiplier et se disséminer». Pour ce faire, il construit des gènes, qui eux-mêmes construisent des êtres vivants. Le réplicateur est donc à la base de tout le vivant.

De la même manière que le corps est le véhicule de survie du gène, l’outil est celui du mène. L’outil est la repré­sentation matérielle du mène. C’est un produit du cerveau humain, ou plutôt du réplicateur utilisant le cerveau. Cerveau et outil-mène se développent au départ en «coévolu­tion», c’est-à-dire que la progression de l’une est intimement liée à celle de l’autre.

Depuis l’invention des premières machines de communication de masse, cette relation d’égal à égal a été remplacée par une relation asymétri­que, où l’outil-mène devient de plus en plus autonome (car il est libéré de sa dépendance au temps biologique), tandis que l’humain en devient dépen­dant. Les outils-mènes se complexi­fient rapidement, nous deviennent de plus en plus utiles et intéressants.

L’outil et le cerveau créent ensemble la «réalité technologique», qui permet à l’humain de contrôler de façon de plus en plus précise son environne­ment, et qui «offre à l’outil l’occasion de se diversifier et de se disséminer dans les strates du réel» (p. 115). De cette manière, humains et outils favorisent leur survie.

Notre monde, dont le tissu devient de jour en jour – par la multiplication quasi autonome des outils, chacun provoquant l’apparition du suivant : ordinateur, puis logiciel, interface graphique, écran couleur, etc. – plus technologique et moins organique, serait sur le point de basculer dans un état où le monde échappe à l’humain et à sa réalité biologique.

Basculement

Les connaissances culturelles n’étant pas inscrites dans son bagage génétique, chaque être vivant repart de zéro à sa naissance. C’est la civilisation qui permet la transmission des acquis des humains qui l’ont précédé.

Pour Dyens, au fur et à mesure que la civilisation se complexifie, et que ses machines explorent la réalité, au moins l’écho de la réalité biologique y est perceptible, ce qui conduit certains à en ressentir l’exil de l’humanité.
Si l’on observe l’évolution technolo­gique, on constate que des intervalles de plus en plus faibles séparent les innovations. Selon la loi de Moore, du nom du fondateur de la compagnie Intel, le nombre de transistors sur un circuit intégré (l’élément de base des ordinateurs) double tous les douze mois. Cette loi s’est vérifiée depuis 1965, mais avec un léger ralentissement (18 mois au lieu de 12).

La loi «du retour accéléré» propose une loi de même type, mais avec une structure exponentielle et non linéaire, pour le temps qui sépare les différentes innovations. Selon cette loi, «le nombre d’innovations double alors que le temps entre chaque multiplication diminue de moitié». La croissance serait maintenant telle que «nous parviendrons bientôt à un état de transformations si profondes, si rapides, si denses que toute l’existence humaine basculera». Ce point de basculement est «le moment à partir duquel tout change sans qu’un retour en arrière soit possible», et à partir duquel «l’humain est exilé de son humanité» (p.171).

Conclusion

Pour qui s’interroge sur l’avenir de l’humanité par rapport à l’évolution technologique, cet ouvrage d’une lecture intellectuellement agréable propose de nombreuses pistes de réflexion dont nous n’avons pu aborder qu’une petite partie dans le cadre de cet article.

Catherine VAN NYPELSEER

     
 

Biblio, sources...

La condition inhumaine

Essai sur l’effroi technologique
Par Ollivier Dyens
Flammarion
Janvier 2008
268 p – 23,22 Euros

 
     

     
   
   


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