Un système enrayé

Banc Public n° 213 , Octobre 2012 , Frank FURET



Prix Nobel d’économie en 2001, ancien conseiller de Bill Clinton, Joseph Stiglitz dénonce une démocratie au service des plus riches (10%), où le principe d’un citoyen-une voix s’est transformé en un dollar-une voix, creusant de plus en plus les inégalités et affaiblissant la croissance. Près d’un Américain sur six se trouve en situation de pauvreté. Un sur sept perçoit une aide sociale. Malgré cette aide, 14% d’entre eux se couchent en ayant faim au moins une fois par mois. Pour les pauvres, l’insécurité est énorme. Ne disposant pas de réserves, ils sont constamment au bord du précipice.

 

La plus grande partie des biens de la classe moyenne étant constituée des habitations, avec la chute des prix de l’immobilier, la classe moyenne américaine a énormément perdu. Le  niveau de richesse des familles est aujourd’hui le même qu’au début des années 1990. Durant les deux dernières décennies, toutes les augmentations de richesse sont allées tout en haut de l’échelle sociale.

Stiglitz  dénonce les politiques qui ont été conduites depuis les années 1980, y compris celles d’Obama : il leur reproche de privilégier les plus riches (10%) et d’avoir conduit à la grande récession.

 

Quant à la réforme fiscale de Mitt Romney , elle consiste à diminuer davantage les impôts des plus riches (10%). Or, pour Stiglitz,  la richesse de ces derniers ne  vient pas de leur contribution à la société, mais de la rente qu’ils prélèvent sur les classes les plus pauvres. Romney reflète  les abus et les excès de cette classe dirigeante.

 

Stiglitz  estime que l’inégalité coûte très cher et qu’elle rend nos économies inefficaces : aux États-Unis, il n’y a pas d’égalité des chances. Les enfants pauvres ne peuvent pas exprimer leur potentiel, ce qui représente une perte de ressources humaines. Le haut de l’échelle sociale dépense moins que ceux qui sont en dessous. Avec la crise et la chute du pouvoir d’achat des classes moyennes, la demande baisse. Le taux de chômage augmente, les salaires diminuent et les inégalités augmentent. Ensuite,  une grande partie des inégalités aux États-Unis et dans d’autres pays provient de la recherche de la rente. Les plus riches cherchent à faire de l’argent non pas en augmentant la taille du gâteau, mais en utilisant leur énergie pour avoir une part plus importante du gâteau. Les banques qui se sont mis à faire des prêts prédateurs ont affaibli l’économie en prenant l’argent en bas de l’échelle sociale pour le mettre en haut. Quatrièmement, une société qui fonctionne correctement doit réaliser des investissements, développer ses infrastructures,  dépenser en recherche… Mais, lorsqu’il y a beaucoup d’inégalités, le gouvernement ne fait pas ces investissements. Les riches n’ont pas besoin de transports en commun, ni de jardins publics, par exemple

 

Pour Stiglitz, la seule façon est de  réguler les banques pour qu’elles reviennent à leur métier, qui n’est pas de jouer au casino, mais de gérer l’épargne des citoyens et de la  traduire en investissements qui vont créer de l’emploi et améliorer la situation économique.

 

En Europe, lorsque l’euro été créé, une grave erreur a été commise concernant le rôle de la Banque centrale. Il a été indiqué qu’elle ne devait s’occuper que de l’inflation. Aux États-Unis, la FED, la banque centrale, se concentre sur l’inflation mais aussi sur l’emploi, la croissance et la stabilité financière. La BCE se concentre sur un objectif extrêmement restreint, c’est pour cela qu’elle n’arrive pas à stabiliser l’économie européenne.

 

Les politiques d’austérité, expérimentées des dizaines de fois, ont toujours été un échec. En 1929 aux Etats-Unis avec  Herbert Hoover, qui a transformé l’effondrement de la Bourse en une grande dépression, avec le FMI dans le Sud-Est asiatique et en Argentine… l’Espagne, la Grèce sont en dépression. Compte tenu de toutes ces expériences, la possibilité pour les politiques d’austérité de réussir paraît minime. La plus forte probabilité est que l’économie cesse de croître, les recettes fiscales cessent d’augmenter, les dépenses sociales et le chômage continuent de croître et que, au final, les améliorations budgétaires espérées ne soient pas au rendez-vous.

 

Nous sous-utilisons nos ressources. Il y a, d’un côté, des gens qui veulent travailler, du capital qui ne produit rien et, de l’autre, ces besoins énormes en matière d’environnement, de développement, de lutte contre la pauvreté. Cette réalité est la preuve que notre système  de marché et notre système politique ne fonctionnent pas. Clairement, la crise montre que l’idéologie de la dérégulation est erronée. Elle n’a pas été efficace économiquement, elle a provoqué un gâchis considérable des ressources, et son échec a coûté énormément à la société. La liberté laissée aux banquiers a obligé le reste de la société à payer leurs erreurs. De ce fait, ils ont rogné la liberté des autres. C’est une réalité qu’on a tendance à  oublier : la liberté de quelqu’un peut être la non-liberté de quelqu’un d’autre.

 

Stiglitz juge aussi qu’il y a un diagnostic totalement erroné du problème européen. L’attention est concentrée sur la Grèce. Celle-ci a trop dépensé. L’Espagne, l’Irlande avaient des surplus avant la  crise et, même si ces pays n’avaient pas de déficit, cela n’aurait pas réglé les problèmes de l’Europe. Si celle-ci en a, c’est parce que les banques n’étaient pas et ne sont pas suffisamment régulées. L’Europe a créé un système instable. C’est un des exemples de l’erreur fondamentale du système européen et ce n’est pas le pacte budgétaire qui résoudra les problèmes. Dans le contexte actuel, ce pacte  imposerait plus d’autorité, une moindre croissance. Les dirigeants européens disent : «il faut restaurer la confiance», mais ils ne comprennent pas que le problème sous-jacent, auquel l’Europe fait face, c’est qu’eux-mêmes torpillent la confiance.

Frank FURET

     
 

Biblio, sources...

"Notre système de marché ne fonctionne pas" Joseph Stiglitz, L'Humanité, 12 septembre 2012

 
     

     
 
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