Veuillez croire…

Banc Public n° 267 , Avril 2018 , Catherine VAN NYPELSEER



Le dernier livre de Boris Cyrulnik, psychiatre français renommé pour ses ouvrages développant notamment le concept de résilience - une capacité de surmonter les épreuves de la vie - est une étude valorisant le rôle des religions dans le cadre de ce mécanisme favorable à la survie. Intitulé en une pirouette "Psychothérapie de Dieu"(*), il tente de décrire l'élaboration du sentiment religieux dans le cadre du développement psycho-affectif de l'enfant.

 

Le livre nous avait mise mal à l'aise dès le premier contact, lorsqu'en le feuilletant nous y avions trouvé l'affirmation paradoxale selon laquelle "Les athées ont une croyance puisqu'ils croient que Dieu n'existe pas" (p. 69). Tout le monde serait donc croyant (sauf les agnostiques qui "pensent qu'on ne peut pas savoir"). Ce genre d'affirmations provient souvent de personnes qui croient en une ou plusieurs divinités et ne peuvent s'imaginer que d'autres ne croient en "rien".

 

Or, au contraire, dans une interview donnée au sujet du livre, Boris Cyrulnik mentionne qu'il est incroyant. "À mes yeux, la messe était belle comme un opéra. Je trouvais cela très beau, mais Dieu ne m’a pas donné rendez-vous"(1).

 

Son livre constitue donc un plaidoyer en faveur des religions dans l'optique du développement de personnalités équilibrées, alors qu'il n'en a lui-même pas besoin, étant suffisamment fort pour avoir trouvé un équilibre en dehors de cette révélation: "Il faut être fort pour s’assumer comme individu. La liberté est source d’angoisse"(2).

 

Ce discours évoque la fascination morbide d'une partie des intellectuels français pour certains phénomènes religieux et leur puissant soutien politique et médiatique à des figures charismatiques comme l'iman Khoméïni de sinistre mémoire, qui a transformé l'Iran en une dictature religieuse digne du Moyen-âge après avoir été protégé et valorisé lors de son exil en France.

 

Discussion

 

Il est évident que les religions suscitent des œuvres artistiques magnifiques: lieux de culte, peintures, musique, chants, … et structurent la vie sociale de leurs adeptes de façon très utile et respectable, avec des cérémonies accompagnant les moments heureux ou difficiles de la vie comme l'arrivée d'un nouvel être humain ou un décès. Tout cela peut manquer à juste titre à ceux qui ne croient pas (les athées).

 

Mais le fait de lier ces créations et cette structuration avec la croyance en une (monothéisme) ou des (polythéisme) puissances invisibles et une vie après la mort, dans un au-delà valorisé au détriment de la vie réelle, a des effets pervers.

 

En effet, on peut penser que la foi est nécessairement fragile, dans la mesure où n'importe quel individu peut un jour cesser de croire en une divinité qu'il ne voit jamais et en une vie après la mort tout aussi inaccessible. Comme ces constructions mentales lui ont été transmises notamment pour l'aider à se construire un équilibre psychologique, il aura tendance à se protéger de tout ce qui peut les remettre en question et donc à éviter ou rejeter ceux qui pensent autrement.

Il en résulte des sociétés ou des pays entiers ne tolérant pas le moindre individu dissident ou sanctionnant sévèrement le moindre comportement contraire aux préceptes de la religion dominante.

 

Les religions sont-elles nécessaires ?

 

Revenons aux idées exprimées par M. Cyrulnik. L'article du Temps cité ci-dessus lui attribue l'affirmation qui lui donne son titre "Les religions sont nécessaires pour socialiser les âmes". Ne serait-il pas possible de construire une société planétaire comprenant l'ensemble des humains, soucieuse de leur avenir ainsi que de celui des animaux, plantes et paysages qui y cohabitent, sans avoir recours à cet artifice? Garder le meilleur de ce que les différentes religions apportent, y compris le dévouement pour les autres, par exemple, mais ne pas encourager comme elles la valorisation de visions et sensations de type hallucinatoire censées être l'écho d'un autre monde inaccessible à toute perception?

 

Nous ressentons comme extrêmement paradoxal et décevant le fait qu'un psychiatre, dont le métier est notamment d'aider à combattre des phénomènes hallucinatoires qui peuvent être terriblement invalidants pour le patient, et pour la société qui doit vivre avec lui, conseille, en se basant sur sa longue pratique, d'encourager les religions au motif de certains effets bénéfiques qu'il a observés sur une partie de ses patients, alors que lui-même n'y croit même pas. Il conseille à la société francophone une voie pour socialiser son peuple, alors que lui-même est assez fort pour (très bien) vivre sans. Quel mépris et quel élitisme!

 

Ou bien M. Cyrulnik est-il saisi du phénomène souvent observé et décrit jadis dans la littérature quand, au soir de la vie (né en 1937, il a quand même déjà vécu 80 ans), des personnes se tournent vers la religion par peur de la mort? Dans l'interview citée en (1), il dit qu'il ne ressent pas un "refus de croire", mais une "impossibilité". "L'impossibilité, c'est que cela ne m'a pas visité. Dieu ne m'a pas visité". Cela peut donner l'impression qu'il voudrait croire mais qu'il n'y parvient pas.

 

Ceci clôt le sujet de la "Psychothérapie de Dieu" par M. Cyrulnik que nous ne recommandons pas à nos lecteurs. Nous suggérons à son auteur qui nous lira peut-être – Dieu sait – sur internet de poursuivre son travail psychothérapeutique et de sortir un meilleur livre la prochaine fois, à la hauteur de sa réputation et en accord avec ses convictions profondes.

 

 

 


Catherine VAN NYPELSEER

     
 

Biblio, sources...

(1) Interview à "La Vie", 12 septembre 2017

 

(2) Article "Le Temps", , 31 octobre 2017

 

(*) Psychothérapie de Dieu

 

Boris Cyrulnik

Éditions Odile Jacob

Septembre 2017

310 p. 25,70 €

 
     

     
 
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