DES FIRMES & DU TRAVAIL (OU PAS?)

Banc Public n° 272 , Décembre 2018 , Catherine VAN NYPELSEER



Ce mois-ci, deux ouvrages ont retenu notre attention, qui abordent la société économique dans laquelle nous vivons par deux biais différents : celui de certains concepts économiques qui la structurent, d'une part, dans l'ouvrage de Grégoire Chamayou, "La société ingouvernable, une généalogie du libéralisme autoritaire", et, d'autre part, des curiosités interpellantes dans les emplois proposés par les structures qui la composent, dans le livre de David Graeber, "Bullshit Jobs".

 

Le concept de Berle et Means

 

Le philosophe Grégoire Chamayou remet en lumière un livre oublié, cosigné en 1932 par le juriste Adolf Berle et l'économiste Gardiner Means, "L'Entreprise moderne et la propriété privée". Il met en exergue le concept fondamental du livre: la mutation intervenue dans les rapports de propriété au travers de l'avènement de la société par actions.

 

En effet, selon Berle et Means, la possession via une société par actions diffère fondamentalement de la possession classique. Voici comment ils présentent cette différence qu'ils ont découverte, en se basant sur un exemple très courant à l'époque: "Le propriétaire d'un cheval est responsable. Si le cheval vit, il doit le nourrir. Si le cheval meurt, il doit l'enterrer"(cit p. 42). Par contre, quelle est la relation qu'un actionnaire entretient avec la société dont il détient des actions ? "À une action boursière n'est attachée aucune responsabilité de cette sorte." L'actionnaire n'est pas responsable de l'entreprise; le plus souvent, il n'y met jamais les pieds. C'est un "propriétaire absentéiste" qui n'a plus la possession physique d'un bien, seulement celle d'un titre, une propriété de papier, contrairement à la vieille propriété-possession, qui était solide et impliquait bien plus le propriétaire.

Pour Berle et Means, une telle "dissolution de l'atome de la propriété détruit le fondement même sur lequel l'ordre économique a reposé ces trois derniers siècles" (cit p. 43).

 

Tentative de censure

 

Incroyable mais vrai: ces idées nouvelles firent l'objet d'une tentative de censure.

Quelques semaines après la parution du livre de Berle et Means, son éditeur le retira de la vente suite à la réaction horrifiée d'un cadre de General Motors qui avait communiqué sa désapprobation à la Corporation Trust Company, l'agence de conseil aux entreprises dont la maison d'édition était une des filiales et dont General Motors était l'un des gros clients. Pour Berle, "Les livres qui remettent en question les systèmes de pouvoir reçoivent un accueil brutal de la part du système de pouvoir dont ils analysent les justifications et les fondements"(cit p. 41).

 

Comme dans les histoires qui finissent bien, "cette tentative de censure produisit le contraire de l'effet escompté". Le livre fut repris par les éditions Macmillan et put bénéficier d'une bien plus large diffusion. Selon Grégoire Chamayou, un intellectuel conservateur regretta ironiquement des années plus tard la responsabilité de General Motors dans le lancement du livre de Berle et Means…

 

Évolution

 

L'ouvrage de Berle et Means, que le célèbre économiste John Kenneth Galbraith considérait comme "l'un des deux livres les plus importants des années 1930, avec la Théorie générale de Keynes", a fait évoluer les débats sur la théorie de la firme.

En témoigne cette citation de Schumpeter mise en exergue du chapitre intitulé "Une crise théologique": "L'évolution capitaliste, en substituant un simple paquet d'actions aux murs et aux machines d'une usine, dévitalise la notion de propriété. […] L'appropriation dématérialisée […] n'impose pas, comme le faisait la propriété vécue de naguère, une allégeance morale. Finalement, il ne restera personne pour se soucier réellement de la défendre."

 

Cette évolution ou cette crise fut qualifiée de "comparable par son ampleur aux répercussions de l'œuvre de Darwin ou aux implications sociales et politiques de la Réforme", provoquant l'effondrement des piliers de l'idéologie qui a dominé la pensée occidentale au cours des derniers siècles.

 

Gouvernements privés

 

Pour l'Amérique de l'après-guerre, la grande entreprise est une entité économique, mais également une sorte de gouvernement, un gouvernement privé.

L'entreprise est partout, dans tous les aspects, tous les moments de nos vies :

"Nous dépendons du business pour la nourriture que nous mangeons, pour les vêtements que nous portons, pour les logements dans lesquels nous vivons, pour la plupart de nos divertissements et de nos loisirs, pour nous déplacer ou pour nous tenir au courant de ce qui se passe dans le monde. En grande majorité, nous en dépendons aussi pour nos emplois" (Beardsley Ruml, cit. p. 73).

 

Or, selon ce même auteur, comment le business fait-il toutes ces choses? En fixant en permanence des règles. Une entreprise est "un pouvoir prescriptif, qui ne cesse de donner des instructions sur la façon dont les choses doivent être faites, les affaires conduites et, en définitive, les vies vécues". Ces règles particulières ne sont pas des lois, mais "elles n'en relèvent pas moins d'une activité gouvernementale: 'Qualifier une compagnie de gouvernement privé n'est en aucune façon une métaphore. Un business est un gouvernement parce que […] il est autorisé à faire des règles pour la limite de ses affaires' " (pp. 73-74).

 

Sur qui le business exerce-t-il cette autorité? En fait, les gouvernés, c'est nous. Si c'est évident pour le travailleur, pour lequel des règles déterminent quand et où il doit travailler, ce qu'il doit faire, à qui il peut donner ou recevoir des ordres, ses revenus, ses promotions éventuelles, ses congés…

 

Mais nous sommes également soumis à ce "gouvernement" privé en tant que consommateurs : nous faisons des choix, mais c'est le management qui décide de l'offre et de son prix. Le management gouverne beaucoup plus que les salariés, il gouverne aussi "hors les murs", "les individus dans presque tous leurs rôles sociaux et presque toutes leurs dimensions, tant il est vrai que chacun se trouve pris dans de multiples ordonnancements fixés par l'autorité privée de différents managers. Bref, l'entreprise ainsi conçue se met à apparaître comme un immense et proliférant 'gouvernement privé de la vie', beaucoup plus fin et beaucoup plus invasif que le pouvoir d'État" (cit. p. 74).

 

Pour Ruml, un tel pouvoir, à la fois omniprésent et discrétionnaire, ne pourra pas continuer longtemps à s'exercer de façon incontestée. Une immense masse d'intérêts divers se trouvant assujettis à une autorité sur laquelle ils n'ont aucun contrôle, il se pouvait bien, prophétisait-il, que "quelqu'un, un jour, et peut-être au moment le moins opportun, se lance dans une croisade pour convertir ces intérêts en droits". Alors se lèveront de grands mouvements de contestation du gouvernement privé d'entreprise (p. 74).

Napalm

 

Tout ceci est bien théorique, mais Chamayou nous fournit directement un exemple d'une telle contestation, survenu vingt ans plus tard, en mars 1969.

Ce matin-là, six prêtres catholiques s'introduisirent dans les bureaux de Dow Chemical, l'un des principaux fournisseurs de napalm pour l'armée américaine: "Ils se saisirent des dossiers qu'ils trouvèrent et les jetèrent par la fenêtre; ils accrochèrent aux murs des portraits de paysans et d'enfants brûlés vifs au napalm et aspergèrent de sang tout le mobilier. Ils laissèrent un communiqué vengeur contre la firme: vous 'exploitez, vous spoliez et vous tuez au nom du profit […]. Ce que vous vendez, c'est la mort'" (pp. 75-76).

 

Pour Grégoire Chamayou, cette conception managérialiste du gouvernement privé d'entreprise mettait en évidence un pouvoir s'exerçant sur les vies de tous; radicalisé par les mouvements contestataires de la fin des années 1960, il prend une autre coloration: la dénonciation d'un pouvoir de mort.

 

Les dirigeants de Dow esquivèrent les critiques, prétendant qu'en bons citoyens, ils devaient fournir à leur gouvernement et à leur armée les produits dont ils avaient besoin. "Dow ne décide pas de la politique pour laquelle ce matériel est utilisé, ni des buts auxquels l'armée le destine" (p.76).

 

Inquantifiabilité de l'écologie

 

Un autre livre novateur fut publié en 1950 par un auteur hétérodoxe "dont le nom a depuis été rayé de l'histoire économique": "Les coûts sociaux de l'entreprise privée", par William Kapp. Il s'agissait d'une critique écologique précoce du capitalisme.

 

Voici un des cas cités dans ce livre: il s'agit d'une usine, qui pollue. En plus des coûts "privés" de cette entreprise, elle génère également des coûts sociaux, c'est-à-dire des coûts qui "ne sont pas pris en compte dans les dépenses de l'entreprise mais transférés sur d'autres et assumés par eux.

Typiquement, si l'industriel déverse ses déchets dans la rivière voisine plutôt que de prendre en charge leur retraitement, ce sont d'autres (poissons, oiseaux, plaisanciers, riverains…) qui vont en subir les 'coûts' d'une façon ou d'une autre."

(p. 178)

 

Ces "coûts sociaux" ainsi définis d'une production privée sont impayés, car ils ne coûtent rien à l'industriel ni à ses actionnaires, reportés sur d'autres ne serait-ce qu'en nature (via leur bien-être, leur santé, leur vie) et non comptabilisés, car ils ne sont mentionnés ni dans les bilans des sociétés ni dans la comptabilité nationale. Pour Grégoire Chamayou, "cette externalisation est en premier lieu matérielle, physique, mais elle est aussi cognitive, épistémologique: au prisme de l'économie capitaliste, à tous les sens du terme, ces négativités ne comptent pas."

 

Jusqu'au livre de Kapp, ces externalités négatives avaient été considérées comme une aberration mineure dans la théorie économique. Ce dernier montrait au contraire que la décharge des coûts sociaux était un phénomène généralisé, "consubstantiel à un mode de décision affecté d'une 'tendance congénitale' à négliger ces effets négatifs (par exemple la pollution de l'air et de l'eau) réputés externes à l'unité décisionnaire. Selon Kapp, cela avait des implications théoriques radicales, car, si ni la comptabilité des entreprises, ni les prix en général ne sont réellement capables d'enregistrer les "effets destructeurs hors marché" reportés sur l'environnement social et naturel, "alors les indicateurs de prix ne sont pas seulement imparfaits et incomplets; ils sont mensongers" (cit. p. 180).

 

Controverses sur la prise en compte de l'environnement

 

À la critique écologique réclamant la comptabilisation des coûts sociaux et environnementaux, les économistes néoclassiques répondaient qu'il fallait alors assigner un prix à ces réalités, une estimation marchande.

 

Pour Kapp, bien qu'il soit possible d'assigner une valeur monétaire aux dommages environnementaux ou à la vie humaine, il contestait que "les valeurs monétaires constituent des critères appropriés et responsables pour évaluer ces dommages".

 

En effet, il voyait trois limites structurelles empêchant de déterminer le juste prix des réalités environnementales:

- la première est celle des capacités gnoséologiques de "l'agent économique rationnel". Un tel individu n'est pas en mesure d'estimer les conséquences négatives de la pollution dans toute leur ampleur, ni les bénéfices des améliorations environnementales sur sa santé et son bien-être. Ces effets ne sont pas "absolument inconnaissables", mais cet agent isolé est incapable de les deviner à partir de signaux du marché ;

- la deuxième a trait à l'horizon temporel dans lequel les agents économiques font leurs choix. "Leurs décisions affectent 'les intérêts des générations futures', mais celles-ci 'n'étant pas représentées' dans les calculs, leurs intérêts 'ne seront pas pris en compte dans les prix actuels du marché" (p. 187).

La tendance structurelle consiste donc à "choisir un gain immédiat au prix d'une perte reportée sur d'autres, dans un futur qui ne nous concernera plus" ;

 

- la troisième obstacle concerne le consentement à payer. Les néoclassiques "considèrent que le marché permet de révéler, par le montant que les individus sont prêts à débourser pour certains biens, l'état des préférences subjectives. Si quelque chose compte beaucoup pour vous, vous serez prêt à engager une forte somme pour l'obtenir ou le préserver. Sauf que votre 'consentement à payer' est borné en pratique par votre 'capacité à payer'. […] Le critère du consentement à payer est structurellement distordu par la structure des inégalités économiques" (p. 188).

 

Pour les néolibéraux, si l'on veut prendre en compte les réalités environnementales, "il faut les intégrer à la logique capitaliste de la valeur, ce qui implique d'étendre le domaine de propriété privée aux biens communs ou publics qui pouvaient encore lui échapper". À partir du moment où une réalité devient privée et revêt une valeur marchande, alors ceux qui en tirent bénéfice auront intérêt à sa préservation. Pour Grégoire Chamayou, "dans cette conception du monde, la destruction d'une réalité environnementale compte pour rien tant que celle-ci n'a pas été économicisée. La pollution d'un lac ne devient une réalité économique […] que s'il existe par exemple une base nautique qui verra ses revenus baisser en conséquence. Un lac non capitaliste en revanche, n'existe pas".

 


Catherine VAN NYPELSEER

     
 

Biblio, sources...

La société ingouvernable

Une généalogie du libéralisme autoritaire

Grégoire Chamayou

La Fabrique éditions

4e trimestre 2018

267 p., 20 €

 
     

     
 
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