DILEMME DE LA LANGUE EN AFRIQUE DU NORD

Banc Public n° 260 , Septembre 2017 , Kerim Maamer



Les langues sont vivantes. Elles héritent d’une mémoire, façonnent la pensée, véhiculent des valeurs, portent une identité. Fruits des influences historiques, elles évoluent, se modifient rapidement, et disparaissent si elles ne sont pas structurées avec un alphabet, une conjugaison, une grammaire et le soutien d’une Académie.

 

Le dilemme de la langue touche particulièrement les pays d’Afrique du nord. Ils pratiquent trois systèmes linguistiques, qui varient selon l’interlocuteur, posent un réel complexe existentiel qui touche à l’incohérence du corps social et l’unité nationale.

 

1. DIALECTES NORD-AFRICAINS

 

Les dialectes nord-africains étaient proches des anciens parlers méditerranéens, de la lingua-franca et du maltais, du sarde et sicilien. Miguel Cervantes (1547-1616), célèbre auteur de Don Quichotte de la Manche, captif à Alger, évoquait la pratique de langues berbère, franches et osmanli, qui ne sont ni morisque, ni castillane, mais un mélange facilement compréhensible de tous (« histoire du captif » dans Don Quichotte -1606). La linguafranca a disparu au XIXe siècle, supplantée par les principales langues nationales. Les langages méditerranéens se sont intégrés aux langues dominantes : le sicilien, sarde et pisan à l’italien, le corse au français, le catalan à l’espagnol et l’osmanli au turc. Le grec a été entretenu en tant qu’instrument de connaissance. Du berbère ont dérivé les dialectes kabyle, tamazigh, chilha, hassanye et lybique, pratiqués à ce jour en Algérie, Maroc, Mauritanie et Libye. La langue berbère n’a pas été adoptée, faute d’homogénéité et de volonté politique pour édifier une langue nationale autonome, comme le maltais, du croate, du turc ou du hongrois. Les dialectes, non structurés ni enseignés, risquent de disparaître au profit d’un arabe officialisé, choix constitutionnel de l’identité défini dans les pays du Maghreb. Les manifestations kabyles ont revendiqué une reconnaissance de leur langue, et obtenu que l’amazigh fut déclaré officiel en Algérie. La structuration de la langue amazigh sera une autre étape, non des moindres.

 

 

La langue berbère des autochtones de la plus vieille tradition a quasi disparu de Tunisie. Les Tunisiens pratiquent un dialecte appelé DERJI, qui puise ses influences afro-méditerranéennes, à la fois italo-berbères, turco-latine, arabo-française. Principalement composé par l’arabe, il est associé à diverses expressions turco-berbères, et à une forte influence romane. Le turc ne s’est pas imposé en Tunisie malgré la longue présence ottomane, depuis la chute de Tunis en 1574 (fin de la dynastie hafside), au protectorat français en 1881. En effet, jusqu’à la chute de la Dynastie des Husseinites (1957), les dynasties beylicales ont été largement souveraines, totalement tunisiennes. Toutefois, quelques mots permettent de retrouver les influences linguistiques turques BALEK : (peut-être), BARCHA (beaucoup), tout autant que le grec CLASETT (chaussettes). L’italien a été plus marquant (TAWLA-CUJINA-FOURGUITA-TA’BBIA-MIZIRYA-FATCHATA-FALSO). Le français fut le principal outil de communication et d’intégration pour la diversité des populations de Tunisie. La connaissance de la langue française contribuait à l’activité économique, à la fonction professionnelle et à l’ascension sociale. Après l’indépendance en 1956, les élites ont continué à pratiquer la langue française, conservant son usage principal dans l’administration, les archives, la documentation, les textes officiels.

Le conseil des ministres sous Hédi Nouira (années ‘70) se déroulait en français. Au seuil de son grand départ, le président Habib Bourguiba exprimait encore ses ambitions de développement, dans un dialecte laissant une large ouverture au français.

 

2. LANGUES VÉHICULAIRES

 

Les Tunisiens pratiquent un langage différent selon les destinations de la rue ou de l’école, du travail ou de la télévision, de la représentation nationale ou du discours officiel. Ils usent banalement de trois systèmes linguistiques, pour porter la relation au monde, selon un intérêt maternel, véhiculaire ou officiel. La parole est adaptée selon les milieux et les niveaux sociaux. Le président Bourguiba utilisait le dialecte dans sa communication télévisée avec le peuple, le “franco-tunisien” avec les élites, et l’arabe officiel pour les rencontres internationales. Cette variété diverge encore selon les intellectuels, les régions, les communautés, les minorités, ou encore, les classes sociales. Ceci ne manquera pas de nous interpeller sur les questions existentielles de cohésion nationale. A titre d’amusement, la prononciation diffère selon les genres. Les hommes accentuent le R, les femmes l’adoucissent. Le président Ben Ali lui-même, réputé peu cultivé, variait l’usage de son langage selon le public concerné. Il pratiquait un dialecte populaire avec les citoyens, une expression fortement francisée dans les réunions de travail, et un strict arabe littéraire dans les communications officielles et les discours politiques. L’arabe littéraire réduisait l’expression des interlocuteurs et faisait l’avantage de l’unanimité (ha).

 

Nos gens usent de trois systèmes linguistiques.

 

i) Ils parlent le dialecte DARJI pour la vie sociale, sans crainte d’utiliser le « français-cassé » en Tunisie, ou le « francarabe » en Algérie. Il est spontané de l’oralité, usité dans notre intime pour une communication au sein de la famille, avec les amis, ou dans la rue, pour l’humour et l'affection. Cette langue du quotidien n’est pas structurée avec une grammaire et un alphabet. Les Peace-corps américains ont initié une méthodologie d’aide à la communication, en utilisant l’alphabet latin pour aider leurs coopérants. Ils compensent par des chiffres les lettre inexistantes en alphabet latin (lequel dérive du phénicien !). Ils utilisent le 3 pour Î, 4 pour DHA, 5 pour le KHA, 6 pour TA, 7 pour le Hä, 8 pour le RA, 9 pour le QUA… Pour ma part, ma pratique personnelle a ignoré les chiffres, pour seulement ajouter l’accent circonflexe (¨) de la CHEDDA, et l’apostrophe ( ’) pour la prolongation des voyelles. Nombre de citoyens défendent l’intérêt de ce processus, d’un travail à structurer par des linguistes d’autorité.

 

Le dialecte tunisien s’est fortement arabisé, particulièrement chez les lettrés. La volonté de purifier la langue paraît courantes chez quelques intellectuels arabisants, notamment le président provisoire Marzouki. Le DERJI perd régulièrement ses influences historiques (grecque, berbère, italienne, espagnole, maltaise…), autant pour la langue française laquelle est appelée à clore son influence pour figurer parmi les langues étrangères.

 

ii) Le français est la langue véhiculaire, connue de tous, destiné à une communication avec l’extérieur, pour la connaissance et l’intégration au monde. La langue est riche et structurée, avec une écriture, un alphabet et une construction. Nous l’utilisons pour l’information, la connaissance, la structuration de la pensée, la rédaction de textes, les débats intellectuels. Nous empruntons les langues dominantes (anglais, allemand, italien). L’anglais est enseigné à l’école, utilisé pour la communication internationale, la carrière professionnelle. L’italien est proche du Tunisien. Beaucoup de l’ancienne génération le pratiquent aisément. L’allemand est nouveau, utilisé pour le commerce et les transactions économiques. En tant que petit pays ouvert sur le monde, la Tunisie déclare son attachement au multilinguisme. L’école et les formations visent cet objectif.

 

iii). Le troisième système linguistique fait référence à un choix identitaire. Expression ambitieuse d’une décision politique, il se rattache à une idée de l’identité nationale, pour la promotion de la langue arabe et la réintégration nostalgique à une grande nation. Nous utilisons l’arabe littéraire pour une expression de nos émotions, la littérature, la poésie, la religion, l’éthique, la philosophie de vie. L’arabe classique porte la parole officielle de la communication publique, pour les discours ou la programmation radiotélévisée. Il représente notre image extérieure. La langue littéraire veut s’imposer à l’ensemble de nos communications, autant politique que sportive. Elle est portée par un courant de nationalisme culturel, qui a transformé l’ensemble du panorama audiovisuel. L’obstination pour la langue a, tour à tour, fait de la langue arabe un moyen de sélection et d’exclusion, de régression du français et d’éviction du débat démocratique, d’affirmation identitaire et de propagande religieuse.

 

 

Kerim Maamer

     
 

Biblio, sources...

Bruxelles 14 juin 2017

 

À suivre : Structurations linguistiques- Engrenages linguistiques-

 

Dérive identitaire-Critiques constitutionnelles-Déclin du français


 
     

     
   
   


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