DILEMME DE LA LANGUE EN AFRIQUE DU NORD (III)

Banc Public n° 262 , Novembre 2017 , Kerim Maamer



4. LES ENGRENAGES LINGUISTIQUES - Les fondateurs de la Ligue arabe avaient souhaité unir les Patries autour de la langue, avec l’alphabet originel. L’Égypte et la Syrie ont composé le noyau politique d’une République arabe unie (RAU), pour le rayonnement culturel et idéologique du panarabisme.

 

L’Égypte et la Syrie ont composé le noyau politique d’une République arabe unie (RAU), pour le rayonnement culturel et idéologique du panarabisme. L’ambition a été soutenue tant qu’elle était dirigée par Nasser, flambeau du nationalisme arabe. Radio Le Caire diffusait « la voix des arabes ». Les productions culturelles (intellectuelles, cinématographiques et musicales) de l’Égypte véhiculaient l’appartenance identitaire. Ce référent culturel a été sous-estimé dans le processus de décolonisation des pays d’Afrique du Nord. Dès leurs indépendances proclamées, les nouveaux États ont adhéré au projet panarabique. Ben Bella déclarait en 1963 « nous sommes des Arabes… notre avenir est dans l’arabisme » ! L’arabe officiel a été adopté dans les pays du Maghreb. Nous évoquerons l’implication de ce choix d’arabisation de l’éducation

 

- La Constitution tunisienne de 1959 déclarait la langue arabe et la religion musulmane fondements de l’État ! Elle imposait une langue désynchronisée du quotidien, et une philosophie morale pour définir l’identité nationale ! Ce choix constitutionnel était incohérent dans l’état du tissu social en 1959, et niait la pratique sociale d’un pays carrefour de civilisations et d’une terre qui a assimilé tant de brassages. Les conditions d’accès à la nationalité et à la fonction publique étaient désormais réservées à l’appartenance arabo-islamique des deux branches parentales ! Outre les minorités de Tunisie, les enfants de couples mixtes, aussi, étaient exclus ! Ce concept « puriste » ne considérait pas la richesse historique du tissu social et l’état des minorités. Aucune considération n’a été accordée aux habitants de diverses origines maltaise, espagnole, grecque, italienne, corse, française, russe, roumaine, bulgare, et divers juifs… qui portaient avec nous l’Histoire de Tunisie !

 

 

Fallait-il nier ces gens de vieille présence sur le territoire? A cette époque, la dénonciation coloniale justifiait la démagogie et l’exclusion de modestes citoyens. Par ailleurs, ces « pieds-gris » de Tunisie n’étaient pas demandeurs et n’adhéraient pas au projet bourguibien. Ils préféraient accéder à la nationalité française, tout en se proclamant « WILD-BLED ou BINT-BLED » (fils ou fille du pays)… Or, appartenir à un pays sans appartenir à la Nation semble inadéquat pour un État responsable dont le rôle est de fondre la diversité des gens dans une unité nationale. La volonté d’uniformisation d’un Peuple, autour de la race ou de la religion, a toujours été un mauvais exemple. L’expérience du XXe siècle l’a suffisamment montré. 

Les minorités ont toutes fini par migrer, tout au long des années ‘60 à 2000. Généralement, elles attendaient la fin des scolarités pour justifier leur migration, au nom de l’avenir de leurs enfants. Elles s’en iront souffrir de nostalgies et mourir dans la solitude et l’oubli. Quelques dernières minorités juives de Tunisie résistent encore aux sirènes d’Israël, tandis que le renouvellement et le bien-être sont compromis.

 

La définition téméraire ne craint pas la contradiction. Le choix arabico-religieux venait du francophile Bourguiba, qui appuyait l’aile yousséfiste de son ennemi mortel, adhérait à l’idée du panarabisme qu’il combattait, imposait une langue arabe qu’il ne pratiquait pas, évoquait une religion qu’il détestait, se référait à l’étranger au nom d’une souveraineté! Une particularité des contradictions tunisiennes, où « les choix pour le peuple sont différents des choix personnels ». Voici donc une définition constitutionnelle qui renferme l’identité dans une vision restrictive et impose son destin aux générations à venir, d’une force d’affirmation inutile, sans considération pour les langues quotidiennes, ni la composition sociale, ni des minorités, ni la dynamique sociale, ni l’Histoire, ni l’authenticité du pays, ni les libertés individuelles, notamment de conscience, ni la souveraineté nationale, ni la neutralité de l’État. Les implications sur le droit, l’économie, la société sont manifestes après 50 ans d’indépendance. Nous évoquerons les paradoxes de l’article 1 de la Constitution.

 

- Un autre tour de vis a été apporté par le Président Ben Ali. En prenant le pouvoir en 1987, et en étant élu en 1989, il imposa une nouvelle loi d’arabisation de l’institution politique et du paysage médiatique. La volonté d’authenticité entendait privilégier l’arabe aux dépens du français, par un déclassement des textes administratifs, sa subordination dans les lois/décrets officiels. On ne se rend pas compte combien l’arabisme impliquait la déchéance du français. Après quelques années, les effets de la loi sont visibles. L’arabe s’avère plus influent dans l’identité, l’image extérieure, les paysages visuels, les mots de la langue. A l’exception des réunions avec la France et l’Union africaine (UA), les discours officiels sont tenus en arabe classique. Dans le paysage visuel, l’alphabet arabe domine sur le latin. Les inscriptions de rues, les panneaux de direction sont principalement en arabe, avec une moyenne considération pour les normes internationales de sécurité routière. En l’espace de quelques années, le dialecte des jeunes lettrés a rapidement évolué. Les programmes de radio-française de la RTC se sont internationalisés, c-a-d que la langue française est rabaissée à un niveau de langue étrangère. Comble de déchéance, les entretiens télévisés en français sont tus et traduits dans la langue officielle. La démagogie ne contredit pas les folles ambitions polyglottes, pour apprendre l’anglais, l’allemand, l’italien, et s’ouvrir encore à l’espagnol, au portugais, au turc, au mandarin.

 

- Cette conception puriste de la Nation n’a aucunement été contestée par la nouvelle Constitution de 2014. L’identité est affirmée autour de la nation arabe et la religion musulmane, aux dépens de nous-mêmes et de nos racines, de notre localisation afro-méditerranéenne et de notre culture arabo-andalouse, de notre expérience républicaine et de notre ouverte sur le monde, pour le progrès social et le développement des peuples.

 

Les effets de l’idéologie ont stimulé la conscience de soi. Le désordre conséquent au monde arabe a encore contribué à un repli identitaire, pour le retour à une référence locale. Certains réaffirment leur inné culturel, pour une reconnaissance de l’identité berbère, tout au moins tunisienne et régionale. Ils défendent la langue tunisienne de leur dialecte DARJI pour exprimer leurs émotions. La communication sur Facebook est symptomatique de ce propos. Les facebookeurs utilisent une structure linguistique tunisienne, par une construction de phrases courtes « verbe, sujet, complément », avec l’adoption de l’alphabet latin, qu’une institution du Caire leur avait refusé, pour communiquer dans une « langue de chez-nous » ! Cette manière permet de développer les échanges et garder un esprit tunisien de l’expression.

 

Kerim Maamer

     
 

Biblio, sources...

À suivre : - Critiques constitutionnelles - Déclin du français 

 
     

     
   
   


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