La post-vérité est-elle en marche? (2) Information et/ou communication?

Banc Public n° 255 , Mars 2017 , Frank FURET



La politique, toute la politique, et pas seulement elle, serait-elle entrée dans l’ère de la «post-vérité»? Les faits, eux qu’on disait hier si têtus, sont-ils sans importance? Pour certains auteurs, ils ne pèseraient plus d’aucun poids dans un vote. Ils seraient écrabouillés par les fables martelées avec ce qu’il faut d'affects et de réseaux sociaux.

 

Débats dans les rédactions

 

Pour Hervé Brusini, patron de FranceTV. info depuis 2012 (1), la «perte de contact avec la réalité», le désormais célèbre «divorce entre élites et population», ne s’expliquent pas – à supposer que ces reproches soient réels – par ce qui revient à une théorie du mensonge. Or, ces questions taraudent actuellement la presse et la démocratie. Le journalisme se sent bousculé jusque dans ses fondamentaux et la moralité discutable de ses pratiques est loin d’expliquer l’ampleur de la crise. Pour Brusini, l’information n’a jamais connu autant de critères d’exigence, autant de chartes, autant de mises en cause critiques, et cela, se flatte-t-il, «pour le plus grand bien des citoyens; la profession de journaliste, redécouvrirait» selon lui «les vertus du questionnement offensif, celles de l’immersion en situation, ou encore celles de l’humilité face aux témoins, simples quidams qui publient maintenant eux-mêmes leurs constats sur les situations».

 

«Chacun ressent aujourd’hui la nécessité d’un journalisme rénové face aux nouvelles questions posées par le numérique avec, en particulier, les propositions sphériques des algorithmes qui enferment la curiosité» continue Brusini, «Un plus de journalisme revalorisé par sa déontologie, sa transparence quant à ses méthodes et ses sources. Un journalisme d’engagement, soucieux d’aller au-delà des éléments de langage. Un journalisme qui s’explique et n’hésite pas à affirmer sa responsabilité politique en se présentant comme un garant de la validation des faits. De ce point de vue, il n’y a pas une ère moderne de la post-vérité, mais plutôt une révolte armée par le numérique de celles et ceux qui ne se sentent pas pris en considération» condescend-il à estimer.

 

Alexandra Yeh (2) fait, pour sa part, le constat suivant: «le moral n’est pas au beau fixe dans les salles de rédaction. Les résultats d'une enquête récente montrent que c’est la fin de la récréation pour les médias: après la douche froide de l’élection de Trump chez leurs confrères américains, les journalistes doivent comprendre», selon elle, «qu’il est temps de procéder à un examen de conscience en bonne et due forme et de se poser les bonnes questions: comment en est-on arrivé à un tel niveau de défiance et surtout, comment regagner la confiance du public?». Pour elle, la réponse est simple: «ll faut parvenir à la fois à contrer les fake news» (fausses nouvelles, au sens où elle l’entend) «et à conserver la légitimité de journaliste professionnel "face aux complotistes"» – (Banc Public entamera ultérieurement une réflexion sur ce terme, qui est loin selon nous, d’avoir la neutralité, l’objectivité et la déontologie qu’il prétend faire admirer aux foules) – persuadés que «les journalistes seraient tous de mise avec les politiques et les grands patrons du MEDEF» (équivalent de la FEB en France).

 

Pour Michèle Léridon, directrice de l’information de l’AFP, les médias doivent «savoir entendre et se faire entendre; il s’agit de parler à leurs lecteurs, mais aussi – et surtout – de les écouter. D’écouter leurs doléances, leurs attentes et leurs incompréhensions, de dialoguer avec eux pour leur permettre d’être acteurs de leur consommation d’info. Et cela ne se fera pas», selon elle, «en restant dans le confort des bureaux parisiens; il est plus que jamais nécessaire d’aller sur le terrain pour faire renaître la proximité avec les citoyens, de renforcer la coopération avec les bureaux régionaux pour produire une info plus locale, plus précise, moins ’’parisiano-centrée’’».

 

Un peu d’histoire

 

Pour Andrew Calcutt (3), «les commentaires sur la notion de post-vérité vont souvent dans le même sens: ce serait un pur produit du populisme, le fruit de l'union entre des charlatans de bas étage et une populace prête à s'enflammer, la ‘‘post-vérité’’ serait coupable de mépriser l'actualité; mais cette interprétation est coupable », rappelle Calcutt, « de mépriser les véritables origines de la  ‘post-vérité’, qui ne vient ni de ceux que les médias jugent sous-éduqués ni de leurs nouveaux champions. Au contraire, le renversement des valeurs qui a abouti à fustiger l'objectivité est le fait des universitaires, aidés par une foule de professionnels des classes moyennes, qui ont cherché à se libérer de la vérité. À la place, ils ont construit une nouvelle forme de fermeture d'esprit :la post-vérité. ll y a plus de 30 ans» continue Calcutt, « de nombreux universitaires ont commencé à discréditer la ’’vérité ’’ comme l'un des ’’grands récits’’ que les gens intelligents ne pouvaient plus croire. En lieu et place de ’’la vérité’’, qu'il fallait donc considérer comme naïve et/ou répressive, la nouvelle orthodoxie intellectuelle autorisait seulement l'usage des ’’vérités’’ – toujours plurielles, souvent personnalisées, inévitablement relativisées. À partir de ce manifeste, les attitudes de défiance se sont rapidement répandues au sein de la société. Vers le milieu des années 1990, les journalistes emboîtaient le pas aux universitaires en rejetant l' ’’objectivité’’ comme rien de plus qu'une manie professionnelle. Les pirates vieux-jeu qui ont continué à adhérer à l'objectivité comme principe structurant étaient accusés de tromper le public et de se tromper eux-mêmes ».

 

En se drapant de pragmatisme, le consensus professionnel a permis de prôner une version minimisée de la vérité, l'équivalent du relativisme académique, et de promouvoir un journalisme professionnel cherchant à se distinguer de la recherche soi-disant anachronique de la seule vérité vraie.

 

Dans la seconde moitié des années 1990, l'image de marque est devenue le cœur de métier des ‘industries créatives’, continue Calcutt: «de jeunes gens brillants ont généré une croissance rapide en créant un système de pensée mythique, fondé sur "la marque". Le "branding"(4) est devenu beaucoup plus important que l'activité banale de conception, de développement et de fabrication d'un produit. En Grande-Bretagne, tandis que la fabrication de produits manufacturés était sur le déclin, la City connaissait une expansion spectaculaire. L'économie nationale a donc été reconfigurée autour de ce que les gens étaient prêts à croire – une sorte de définition de la vérité selon les marchés financiers. Dans les économies occidentales, ce système de gestion des perceptions et de culture de la promotion publicitaire a remplacé en grande partie les faits incontournables que représentaient les produits manufacturés; la seconde moitié des années 1990 et le début du XXIe siècle ont vu émerger un discours optimiste sur la "nouvelle économie", avec l'expansion des nouvelles technologies et d'Internet. Un discours fondé sur toute une génération d' "analystes symboliques" – terme de Robert Reich pour parler des "travailleurs des économies créatives et de la connaissance" – qui gagnent leur vie grâce à leur ingéniosité. En se déplaçant inexorablement vers des notions "intangibles" (un mot qui faisait le buzz à l'époque), flottantes et à peine vérifiables, les jeunes créatifs et les jeunes financiers de cette génération ont été un tremplin vers la post-vérité; le domaine politique a connu des développements parallèles, alignés eux aussi sur la tendance à la ’’post-vérité’’. Aux États-Unis, Bill Clinton a initié la transformation de la politique en spectacle inclusif. Au Royaume-Uni, on a assisté au même phénomène avec Tony Blair. Fin du XXe siècle», estime Calcutt, « le gouvernement se préoccupait déjà moins de "la vérité" que de façon dont "les vérités" pouvaient être (dé)tournées. Ceux que l'on nomme ‘spin doctors’ (5) ont investi le devant de la scène; le gouvernement s'est transformé en bureau de relations publiques ». La guerre en Irak en est, selon lui, un excellent exemple: « les faits ont été relégués au second plan et, dans cette perspective, toutes les revendications sur la vérité sont devenues relatives à la personne qui les fait; en dehors de nos propres particularités, aucune position ne permettrait d'établir la vérité universelle ». C'est l'un des principes fondamentaux du postmodernisme qui a, selon Calcutt, créé les fondations de l'ère «post-vérité».

 

Pendant ce temps, l'art de gouverner en était réduit à un rôle de gestion fondé sur des preuves de bonne gestion. La subdivision de la politique en expérience culturelle (image du produit), d'une part, et en "système de gestion" (produit plus ou moins véritable, d'autre part, a apporté une double contribution à la construction sociale de la «post-vérité». La triade Clinton-Blair-Obama, en se rapprochant des rôles de prêtres ou de stars de la pop dans leurs apparitions presque mythiques, a déplacé la politique plus loin de la vérité et plus près du royaume de l'imagination. Pendant ce temps, dans les mains des gestionnaires, ce qui restait de la vérité – "les faits" – a été rapidement vu comme "un outil de manipulation", et par conséquent largement discrédité – d'où l'hostilité croissante envers les experts, sur laquelle, par exemple, des partisans du Brexit en Grande-Bretagne ont cherché à capitaliser dans la préparation du référendum sur la sortie de l'Union européenne.

 

« D'éminents représentants du centre-gauche ont ainsi préparé le terrain à l'avènement de la politique de la ’’post-vérité’’. Et l'ironie de l'histoire, c'est que certains de leurs proches ont été les premières victimes de sa réalisation. » La ’’post-vérité’’ lui apparaît « comme la dernière étape d'une logique établie de longue date dans l'histoire des idées, déjà exprimée par le virage culturel opéré par les professionnels des classes moyennes à la fin du XXe siècle.

 

Alors, au lieu de blâmer le populisme pour avoir promulgué ce que nous avons mis en branle, il serait préférable de balayer devant notre porte » conclut Calcutt.

 

Le mois prochain, Banc Public évoquera l’élection présidentielle en France. La série sur la post-vérité reprendra ensuite son cours.

 

 

 

 

Frank FURET

     
 

Biblio, sources...

(1) «Mais qui donc a inventé la post vérité?», Hervé Brusini, France Télévisions, Direction de l'information, 30 janvier 2017, www.meta-media.fr

 

(2) «Les citoyens n'ont jamais été aussi méfiants envers les médias», Alexandra Yeh, France Télévisions, Direction de la Prospective, 3 février 2017, www.meta-media.fr

 

(3) «Et si la notion de "post-vérité" n'avait rien à voir avec le Brexit ni avec Donald Trump? C'est du moins l'idée que soutient Andrew Calcutt», publié le 10/12/2016 à 13:30 | Le Point.fr. Andrew Calcutt est maître de conférences à l'université d'East London (Royaume-Uni). Il y enseigne le journalisme.

 

(4) Le « branding » est, dans le domaine du marketing, la discipline qui consiste à gérer les marques commerciales, et en particulier l'image de marque des entreprises qui exploitent les marques. Dans le domaine des personnes, on parle de « personal branding&

 
     

     
   
   


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