La post-vérité est-elle en marche ? (12) L’industrie pharmaceutique nous veut du bien

Banc Public n° 268 , Mai 2018 , Frank FURET



Les détracteurs des entreprises pharmaceutiques les accusent aujourd’hui d’inventer des maladies imaginaires auxquelles elles proposent des remèdes coûteux et inutiles. C’est qu’il y a une trentaine d’années, le directeur de Merck, Henry Gadsden, confiait au magazine Fortune son désespoir de voir le marché potentiel de sa société confiné aux seuls malades. Il voulait produire des médicaments destinés aux... bien-portants. Parce qu’alors Merck aurait la possibilité de «vendre à tout le monde». Certaines firmes pharmaceutiques se tournent désormais vers le

Pour vendre des médicaments, inventons des maladies

 

C’est l’avis de Philippe Even, professeur émérite à l'Université Descartes et président de l'Institut de recherche Necker-Enfants malades, qui estime que si il y a bien sûr de vraies maladies dont on souffre et dont on meurt, «la majeure partie de l'activité de l'industrie pharmaceutique consiste dans ces immenses marchés préventifs avec des médicaments qu'on donne de longues années à un très grand nombre de gens pour prévenir des maladies soit qui n'existent pas, soit qui n'ont qu'une chance minuscule de provoquer un accident».

 

Quelques exemples

 

- Le cholestérol est une molécule indispensable, notamment pour assurer la solidité des membranes. Une fois fabriquée, elle est intouchable et n'est jamais détruite dans l'organisme. Elle est réutilisée, recyclée. Toutes les hormones de la corticosurrénale, les hormones sexuelles, la vitamine D, tout vient directement du cholestérol. Les seuls malades pour qui le cholestérol est un problème sont ceux qui souffrent d'une maladie génétique qui s'appelle l'hypercholestérolémie familiale. Elle ne touche qu'une population réduite (quelques centaines de milliers de personnes dans le monde).

On la traite avec les statines qui ont quelques résultats mais qui ne sont pas assez puissantes pour l'instant.

En 2003, Martin Winckler a été remercié de France Inter pour avoir abordé la campagne de Pfizer destinée à faire peur aux malades du cholestérol qui s’ignoraient. Il constate: «Si on vous fait peur, c’est qu’on a quelque chose à vous vendre. C’est intéressant de faire prendre des médicaments à des gens qui n’ont rien, parce qu’ils vont vivre longtemps, et donc, ils vont les prendre très longtemps». La majorité des gens qui prennent des anti-cholestérols les prennent pour rien, et ces médicaments provoquent des effets secondaires, voire peuvent tuer.

 

- Selon Philippe Even, on parle d'hypertension artérielle au-dessus de 16/10 de tension.

«Plus vous descendez le seuil, plus vous étendez le marché. Le fait de passer à 13/8 a multiplié le marché par 3».

L'idée selon laquelle il y aurait un risque accru de maladies cardiovasculaires pour les personnes qui ont une tension entre 13/8 et 16/10 serait une vue de l'esprit.

«Il y a au moins 20 articles dans la littérature scientifique portant sur des dizaines de milliers de malades surveillés pendant 5-10 ans. Il n'y a aucune différence entre ceux qui ont ce type de pré-hypertension traitée et ceux qui ne traitent pas».

De plus, les traitements comportent souvent trois médicaments. «Or, des centaines d'études disent qu'il est très rare qu'il y en ait besoin de deux, que le médicament qui marche à tous les coups est un diurétique qui suffit largement».

 

- Even se souvient aussi qu'il y a 50 ans, le diabète commençait au-delà de 1,4 g de sucre dans le sang. «Maintenant, c'est 1,25 g. On a doublé le marché. Les diabétologues ont même dit qu'il fallait se méfier à 1,1 g. Et dans le syndrome métabolique créé il y a 7 ans, la glycémie devient un risque à partir de 1,01 g, la norme étant à 1 g! À partir de ces nouveaux seuils, on est passible d'un traitement préventif qui doit, bien sûr, être administré à vie».

- L'ostéoporose est une véritable maladie qui touche les personnes âgées, surtout les femmes. Mais il y a peu de cas avant 80 ans.

 

«On a inventé un examen pour mesurer la densité de l'os, l'ostéodensitométrie, et on a défini des critères au-delà desquels le patient présente une pré-ostéoporose ou ostéopénie, ce qui veut dire qu'il n'a pas assez d'os. Il faut donc traiter cette ostéopénie pour qu'il n'ait pas d'ostéoporose à 80 ans et qu'il ne se casse pas le col du fémur en tombant de son lit. Donc, à partir de 55 ans, il faut faire des dosages, alors qu'aucun dosage ne sert à prévenir l'avenir dans ce domaine. Conclusion: il faut prendre un traitement à vie».

 

- La lévothyroxine est une des substances médicamenteuses les plus administrées au monde. Cette molécule administrée en cas de problèmes thyroïdiens n'apporterait pas de bénéfice lorsqu'elle est prescrite aux personnes âgées atteintes d'hypothyroïdie infraclinique, révèle une étude européenne. L’hypothyroïdie infraclinique.est une maladie touchant environ 10% de la population – surtout les personnes âgées – et pouvant se traduire par des symptômes tels que fatigue, faiblesse musculaire, troubles de la mémoire ou encore augmentation de la pression artérielle et prise de poids.

 

Sa prescription a augmenté massivement ces dernières années. En cause? Un dépistage beaucoup plus systématique d’éventuels dérèglements thyroïdiens notamment lors d’examens de routine. Aux Etats-Unis, elle est devenue le médicament le plus prescrit (120 millions en 2014), et le troisième au Royaume-Uni (passant de 2,8 millions en 1998 à 29 millions en 2014).

Et pourtant, il s’avère qu’elle n’apporte pas de bénéfice notable pour la majorité des patients atteints d’une baisse de la fonction thyroïdienne, selon les conclusions de l’étude TRUST, publiées dans "The New England Journal of Medicine".

 

Pharmacie et psychiatrie

 

Jeffrey Lieberman, psychiatre à l’Université new-yorkaise de Columbia, dirige la rédaction du DSM (*). Pour lui, bien sûr, c’est un outil formidable. Ce qu’il ne dit pas, c’est que les psychiatres qui rédigent ce manuel ont le droit de percevoir jusqu’à 10.000 dollars par an des laboratoires pharmaceutiques. Pour ouvrir un marché, il suffit donc de faire rentrer dans le DSM n'importe quelle maladie psy plus ou moins inventée.

 

- La dépression est une maladie réelle et invalidante qui peut dans certains cas conduire au suicide. Mais comment distinguer la déprime ordinaire de la dépression?

Il s'agit d'un jugement assez subjectif. Pas de test biologique, pas d'imagerie. L'intuition clinique, c'est tout. C'est le champ idéal pour fabriquer des marchés. Il suffit pour cela d'encadrer le maillon entre le malade et l'industrie: les médecins. Et pour cela, il faut arroser. Aux États-Unis, la psychiatrie est la discipline la plus financée par l'industrie. Certains médecins ont des contrats annuels jusqu'à 6 millions de dollars.

 

Les labos tentent aujourd'hui de médicaliser des phénomènes naturels comme l'envie de manger, la ménopause ou l'absence de désir. Déjà, on nous annonce un traitement pour les gens qui ont peur de rougir et pour ceux qui s'énervent au volant. Le sexe est le domaine le plus porteur.

 

Ce nouvel horizon est prometteur pour eux, et les pharmacies vendent à profusion des formules miracles pour toutes sortes de petits maux.

 

- Pour la sexualité des femmes, on ne parle plus de frigidité ou de baisse du désir, mais de "troubles dysfonctionnels du désir sexuel féminin", ce qui semble tout de suite bien plus grave. La sexualité n'est pas la seule matière explorée. Le nombre global de pathologies psychiatriques officiellement reconnues est passé, depuis la Seconde Guerre mondiale, de 26 à près de 500.

 

- Si vous êtes d’un naturel optimiste, c’est que vous souffrez d’un "trouble généralisé de la gaieté" qui se manifeste par «de l’insouciance ou la perte du sens des réalités».

 

- Si vous refusez tout type de médecine, c’est que vous souffrez d’une psychose dite "phobie du médecin et du sang".

 

- Dans le DSM, l’individu introverti se trouve mécaniquement transformé en psychotique léger. Se montrer timide, distant ou indifférent, tout simplement être seul, ou encore le "trouble de l’accumulation des objets" sont à présent au nombre des symptômes.

Selon le psychologue Jerome Kagan, ll ne faut pas oublier que les médecins et les psychiatres sont formés dans les institutions généralement financées par les multinationales pharmaceutiques et en coordination avec leurs chimistes, donc en collaboration avec l'industrie pharmaceutique qui associe ses solutions médicamenteuses aux "maladies" qui sont enseignées. C'est le conflit d'intérêts le plus évident qui soit, et pourtant il perdure.

 

L’enfant, le TDAH et la Ritaline

 

En1990, 500.000 enfants américains vont recevoir le diagnostic de TDAH. Plus de 6 millions d'enfants américains le recevaient en 2000.

 

Entre 1990 et 2000, 186 décès liés à la Ritaline ont été rapportés à la FDA (Food and Drugs Administration), ce qui ne représente, selon le docteur Baughman, membre de l'Académie américaine de neurologie, que 10 à 20% du nombre réel de décès imputables à cette drogue.

Des enfants âgés d'une dizaine d'années décèdent de troubles cardiaques et présentent des anomalies similaires à celles présentées par les consommateurs chroniques de cocaïne. La Ritaline se vend dans les cours d'école et de nombreux enfants la sniffent ou se l'injectent; Il s'agit d'une drogue de classe 2 au même titre que la cocaïne, la méthamphétamine, les opiacés ou les barbituriques;

 

Pour de nombreux experts, «le TDAH ((trouble de l'attention avec / sans hyperactivité) est l'exemple même d'une maladie fabriquée». La molécule existait bien avant son affiliation avec cette maladie. Elle avait d'abord été créée pour combattre la dépression et la narcolepsie, mais cet usage a été abandonné, faute de succès. Pour pouvoir profiter de cette invention, on a plutôt échafaudé une maladie pour justifier sa vente.

 

L'inventeur-même du TDAH, Leon Eisenberg, a avoué, peu avant sa mort, qu'il avait inventé cette maladie pour vendre des médicaments

 

Un nouveau jackpot

 

Pour les experts critiques, les lobbies phramaceutiques influencent les politiques, les médecins, et les organismes de santé, juste pour leur pouvoir et leurs profits, pas pour la santé du consommateur endoctriné par la propagande et la publicité. Après une période d'invention et l'apparition de nouvelles molécules, après le défi des médicaments génériques, les labos ne proposent plus rien de nouveau en termes de médicaments. Le marché ne pouvant plus être élargi, il faut aussi, en plus d’inventer de nouvelles maladies, augmenter le nombre des patients. Les laboratoires pharmaceutiques dépensent d’ailleurs plus d’argent dans le marketing et la promotion de leurs produits auprès des médecins et du public que dans la recherche.

Frank FURET

     
 

Biblio, sources...

(*) Le DSM, Manuel Diagnostique et Statistique des troubles mentaux, est réalisé par l'Association américaine de psychiatrie. Cette classification liste des catégories de maladies mentales.

"Les nouvelles techniques publicitaires de l’industrie pharmaceutique", Alan Cassels & Ray Moynihan, Le Monde diplomatique, mai 2006

 

"Les maladies inventées par la médecine", Félix Franck, http://www.viesaineetzen.com, 10 novembre 2014

 

"Maladies imaginaires: le nouveau jackpot pour les labos", Galaxien, 24 juin 2015

 

"Ils trouvent plus de maladies que de médicaments", Alexandre Imbert, Alternative santé, 5 octobre 2016

 

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