La post-vérité est-elle en marche ? (13) Expansion et impostures de la vision économique

Banc Public n° 269 , Juin 2018 , Frank FURET



La Grande Transformation de cette fin de siècle, estimait Karl Polanyi, c’est que la société se regarde avec les yeux du capital. Et la force de ce point de vue, c’est qu’il a accouché d’un monde qui finit par donner raison à toutes ses exigences.

 

Dans les cabinets ministériels, difficile d'entendre parler d'autre chose que de courbes et de chiffres. Chez les éditorialistes, on parle réduction de la dette et réforme du marché du travail avec la gravité intimidante de qui prétend remplacer l'argumentation par les équations.

A l'économie, et quasi à elle seule désormais, on accorde le sérieux, le concret des choses, les clés du lendemain. Partout, elle s'est peu à peu substituée à la délibération politique et aux visions non utilitaristes du monde. 

 

Les années 1970, et 1980 surtout, ont vu émerger un «nouvel esprit du capitalisme qui a balayé les compromis antérieurs», estime Marcel Gauchet : nous sommes passés dans une situation où l'économie est supposée faire société. La discussion publique dans son entier se ramène invariablement à l'invocation des paramètres économiques. Le critère du jugement par les résultats est devenu dominant dans notre vie sociale tout entière. Il exerce une pression continue, il pénètre de plus en plus la vie de nos sociétés - c'est là le véritable «économisme», devenu le phénomène central de notre époque.

 

Actuellement, chez de nombreux jeunes économistes, la révolte gronde contre les prétentions écrasantes à la scientificité de leurs aînés néoclassiques et le statut de penseurs, de quasi-gourous, de prophètes qu’ils ont acquis.

 

Maquillage et naïveté

 

L'économiste australien Steve Keen, mondialement réputé, est considéré comme l'un des rares "grands" à avoir prédit, dès 2006, l'imminence d'une crise profonde et est tenu pour un fin connaisseur de la théorie néoclassique» et des débats qu'elle a suscités depuis soixante ans. Steve Keen démythifie les manuels d'économie, qui fonctionnent selon lui comme des photos retouchées de magazine féminin. «Tous les défauts y ont été soigneusement masqués. Quand les défauts sont révélés, tout ce que les gens tenaient pour vrai dans l'économie contemporaine se révèle être faux. Naïvement, quand on ouvre les livres d'économie, on pense qu'ils ont été écrits par des savants qui maîtrisent leur domaine, ou en ont au moins compris les mécanismes généraux. On s'attend par exemple qu'ils aient intégré le rôle de la monnaie. Or, quasiment toutes les démonstrations économiques partent de l'hypothèse absurde que l'argent est simplement un «voile» qui obscurcit plus ou moins l'échange des marchandises physiques entre l'acheteur et le vendeur. Ils oublient donc les banques, la dette et la monnaie et c’'est la principale raison pour laquelle la très grande majorité, voire la quasi-unanimité, des économistes n'ont pas vu arriver la crise de 2008. L'explosion du crédit bancaire qui a alimenté la spéculation sur le logement aux Etats-Unis n'était pas intégrée dans leurs modèles mathématiques».

 

Les tentatives répétées des gouvernements pour réduire leur dette publique conduisent, selon Keen, les ménages et les entreprises à faire de même, de sorte que tous contractent leurs dépenses, provoquant la chute du PIB. Ces tentatives répétées de réduire les dettes du secteur public sont, pour lui, les causes de la crise européenne, et non pas sa solution. A chaque tentative, la masse monétaire se réduit et fait plonger l'économie réelle avec elle.

Le capitalisme décentralisé est de plus incapable de faire face à la crise écologique que nous vivons. Il est possible, selon Keen, que le capitalisme d'État, comme celui que l'on trouve en Chine, soit mieux armé pour cela. «Mais pour enrayer le regain des théories libérales, il faudra attendre jusqu'à la prochaine crise qui devrait se produire bien avant 2024. La société humaine est peut-être le système le plus complexe qui ait jamais existé, et l'esprit humain n'est pas bien outillé pour le penser».

 

Economie de l’escroquerie innocente

 

Pour Galbraith, en fonction des pressions financières et politiques ou des modes du moment, les systèmes économiques et politiques cultivent leur propre version de la vérité. Une version qui n’entretient aucune relation nécessaire avec le réel.

Pour lui, «dire que la reprise est là, qu’il y a des signes forts qui ne trompent pas... qui font que dans le courant du prochain semestre on verra... etc. sont des mensonges éhontés :  on ne sait pas quand les choses vont aller mieux ni quand elles vont aller plus mal. C’est une courbe qui échappe à la prévision, mais ceux qui se nourrissent de ces prévisions se gardent bien de le dire, pour ne pas perdre leur job et les confortables revenus qu’ils tirent de leur fausse science».

 

Les bulles financières récentes du secteur de la technologie traduisent l’incompétence des « managers » et des financiers et leurs mensonges; le PIB ne mesure pas le progrès économique et social, c’est la forme de mensonge la plus répandue.

 

Pour Galbraith, il faut se rendre compte de la fonction idéologique de l’économie, qui a toujours eu un caractère dogmatique, c’est même ce qu’on lui demande pour guider l’action publique. Les faits sont toujours construits en fonction de finalités sociales et la distorsion est souvent trop flagrante entre les mots et les réalités qu’ils sont censés désigner, le pouvoir appartenant de plus en plus aux moyens de communication.

 

Novlangue économique

 

Galbraith commence par ironiser sur l’abandon quasi général du terme de capitalisme au profit de celui d’économie de marché, d’apparence plus démocratique, comme si le pouvoir n’appartenait pas aux possédants mais aux prétendus clients-rois, comme si le marché n’était pas complètement dépendant de systèmes de "persuasion de masse", d’une publicité omniprésente qui mobilise d’ailleurs des ressources considérables mais dont l’efficacité n’est plus à prouver même s’il y a bien quelques échecs retentissants de temps en temps. La consommation n’est pas un penchant individuel, un désir déchaîné, c’est une production sociale contrôlée industriellement par la communication.

Le pouvoir de l’argent devient effectivement invisible si on dénie l’instrument de sa puissance au nom d’une prétendue neutralité des communications que tout dément. Il n’y a pas seulement une asymétrie de l’information du côté de la réception, de notre rationalité limitée, il y a surtout une asymétrie du côté de l’émission de l’information et de la monopolisation de l’espace public qui reproduit l’asymétrie des moyens et des positions sociales.

 

Galbraith dénonce aussi la duplicité du mot "travail" qui désigne des réalités opposées entre le travail rêvé et la réalité commune, entre la fonction valorisante et la servitude ordinaire. Les travaux les plus durs et les moins désirables sont toujours les moins payés. Que le mot «travail» s’applique simultanément à tous les types d’activité est déjà pour lui un signe évident d’escroquerie.

 

Opposition public-privé

 

Une des plus grandes escroqueries de l’idéologie libérale est l’opposition du public au privé, ou plutôt de la bureaucratie étatique corrompue à l’entreprise privée performante, alors que l’entreprise est devenue une bureaucratie depuis longtemps déjà, du moins les grandes entreprises. Les dirigeants y sont tout-puissants et leurs rémunérations frisent souvent le vol. Ce ne sont ni les marchés, ni les conseils d’administration de copains, ni la comédie des assemblées d’actionnaires qui détiennent le véritable pouvoir. Galbraith remarque aussi qu’aux états-Unis, il y a une dangereuse interpénétration entre public et privé via le complexe militaro-industriel, dont la mainmise sur l’action et l’autorité publique constitue selon lui, «un danger en matière d’environnement et en politique militaire et étrangère».

 

«Les imposteurs de l’économie»

 

L'argument central du livre de Laurent Mauduit est que les économistes vedettes en France sont dans une logique de pouvoir et d'intérêt personnel qui pose une question démocratique dans l'accès à l'information et l'expertise économique. Ils usent et abusent de leur position, avec la complicité de médias dociles ou pleinement satisfaits de leur discours libéral, pour confondre science et pédagogie, d'une part; copinage et fortune personnelle, d'autre part. Laurent Mauduit souligne que, parmi les experts habitués des plateaux télés, certains sont tout simplement des usurpateurs patentés, à qui on donne le titre d'économiste (donc d'expert) avec une légèreté qui fait, au mieux, sourire. Les économistes qui connaissent vraiment leur sujet en parlent peu dans les medias. Mauduit dénonce aussi l'existence de conflits d'intérêt fréquents chez les économistes médiatiques. Et même s’il ne faut pas confondre conflits d'intérêt et préjugés scientifiques, il faut bien admettre que nombre de ces «experts» ont des activités annexes, pour le compte de banques ou dans les affaires pour leur propre compte. Mauduit note que, si certains ne peuvent s'en cacher (les salariés de banques), d'autres dissimulent avec beaucoup de soin leur double casquette, qui est parfois triple, voire plus.

 

À quoi sert un économiste?

 

La thèse de Mariana Heredia repose sur la notion d’«expert», apparue dès les années 1970 comme une «nouvelle figure de l’action publique». Loin de n’être que de simples idéologues ou professionnels, les experts «collaborent à la construction des sociétés capitalistes». L’économie se présente alors comme une «technoscience» qui efface les frontières entre le savant et le politique dans un contexte de généralisation de la logique marchande, le caractère «pratique» des dispositifs économiques rendant les débats propres au champ universitaire dérisoires. Ces «experts» auraient participé activement à la construction du nouvel ordre néolibéral, déplaçant la volonté régulatrice de l’État en matière économique. Ces transformations en cours depuis les années 1970 s’accompagnent d’une idéalisation de l’homo œconomicus.

 

Mariana Heredia montre comment la montée des «experts» a entraîné un «nouveau régime de représentation» politique. Les diverses crises socio-économiques qui se sont succédé depuis les années 1970 et le désarroi qui s’en est suivi ont été source d’opportunités pour les économistes et ont pu être à l’origine de réformes néolibérales «modérées» ou de véritables «thérapies de choc», mises en œuvre dans certains pays par les pouvoirs en place.

 

La «cité des individus» a remplacé la représentation politique «socialisée» de l’après-guerre, ce qui entraîne de «nouveaux modes d’intégration» sociale qui coexistent avec les modes d’intégration plus traditionnels, tels que la famille et l’entreprise.

 

Les think tanks* (boîtes à idées) ont par ailleurs joué un rôle clé dans la mise en place de cette «nouvelle “gouvernabilité”» mondialisée des marchés et des citoyens, dans laquelle les responsabilités des décideurs sont «diluées». La mondialisation financière s’est de plus accompagnée d’une dissociation de la cité et des marchés, instaurant par là une «relation de dépendance des nations» vis-à-vis des marchés financiers internationalisés.

Frank FURET

     
 

Biblio, sources...

* Think tank:  groupe de réflexion ou laboratoire d'idées indépendant de l'État ou de toute autre puissance, en principe à but non lucratif, regroupant des experts dont l’objectif est généralement de produire des études et d'élaborer des propositions, le plus souvent dans le domaine des politiques publiques et de l'économie.

 

- «La Grande Transformation», Karl Polanyi, 1944, éditions TEL Gallimard, 2009

- «L'imposture économique», Steve Keen, Les Éditions de l'atelier, 532 p., 27 €.

- «Les mensonges de l’économie» J.K. Galbraith, Grasset, 2004, 92 pages, 9 euros

- «À quoi sert un économiste», Mariana Heredia, Paris, La Découverte, co

 
     

     
 
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