La post-vérité est-elle en marche? (3) Médias-citoyens: une confiance écornée?

Banc Public n° 257 , Mai 2017 , Frank FURET



Une étude sur «le pluralisme des médias et la démocratie», commanditée par la Commission européenne, révélait en 2016 que 44 % des Européens et 35% des Belges estimaient que les médias de leur pays ne diffusaient pas une information «digne de confiance».

 

Plus d’un tiers des Belges n’a plus confiance dans les médias

Les Scandinaves étaient, selon cette enquête, les plus satisfaits de leurs médias, avec un taux de confiance de 88% en Finlande et de 77% au Danemark et en Suède.

A l’opposé, 73% des Grecs, 63% des Français et 59% des Espagnols se méfiaient de leur presse…

 

Plus de la moitié des Belges (51%) considéraient que l’information délivrée par leurs médias n’était pas libre des pressions commerciales et politiques, pour 47% pensant le contraire. 87% de Grecs, 71% d’Espagnols et 69% de Français affichaient leur scepticisme.

 

En matière de diversité, 71% des Belges estiment que leurs médias fournissent une «variété de vues et d’opinions», soit 5% de plus que la moyenne européenne. Les Scandinaves dominent également cette catégorie avec des scores compris entre 82 et 85%, tandis que les Grecs (52%) Français (41%) et Espagnols (41%) ferment à nouveau la marche.

 

Concernant les médias du service public, 54% des Belges considèrent qu’ils subissent des pressions politiques. De manière générale, en Belgique, la radio (76%) est jugée plus fiable que la télévision (73%), et les journaux (71%). Pour 64% des sondés, les médias sociaux ne sont quant à eux pas fiables.

 

A l’échelle européenne, 57% des sondés jugent l’information soumise aux pressions et 38%, indépendante.

 

«Ces résultats mettent en évidence qu’aux yeux des Européens, il reste encore un travail considérable à faire pour assurer l’indépendance des médias, pierre angulaire de la démocratie dans l’Union européenne», concluait ce sondage.

 

France : la défiance envers les médias s’accentue

 

En France, l’enquête annuelle réalisée en 2016 par l’institut Kantar pour le quotidien La Croix, sur un échantillon de 1011 personnes majeures, montrait que 67% des sondés jugent que les journalistes ne sont pas indépendants des pressions des partis politiques et du pouvoir.

 

Tous les supports voient leur crédibilité baisser: 52 % des personnes interrogées ont confiance dans les informations qu’elles entendent à la radio (– 3 points sur un an), 44% se fient aux journaux (– 7 points sur un an), 41 % à la télévision (– 9 points sur un an), et 26 % au Web (– 5 points sur un an).

 

Ces catégories ont leurs limites. De nombreux médias, comme Le Monde, sont présents sur différents supports, tandis que le Web mêle des médias aux profils très variés.

 

Mais la tendance à la baisse de confiance est incontestable et va de pair avec un intérêt en déclin pour l’actualité (64% des personnes interrogées se disant intéressées, en baisse de 6 points) et une défiance envers les journalistes, dont, comme mentionné ci-dessous, 67% des sondés jugent qu’ils ne sont pas indépendants des pressions des partis politiques et du pouvoir.

 

Paradoxalement, ces mouvements ont lieu sans corrélation évidente avec l’audience des médias: les supports numériques et les chaînes d’information en continu ont progressé en 2016, et même les journaux, dans leur majorité, ont stabilisé leur diffusion.

 

Cette relation dégradée entre les médias et le public est la conséquence, notamment, d’une évaluation parfois divergente des sujets dont il faudrait parler.

 

Fractures

 

L’étude de Kantar révèle aussi plusieurs paradoxes. Ainsi, les réseaux sociaux sont une source d’information qui progresse (+ 6 points, à 9 %) quand on veut approfondir un sujet, mais 73 % des répondants déclarent ne pas avoir confiance dans les informations qui y circulent.

 

Les Français disent être conscients des risques inhérents à ces plateformes: 83 % des sondés y ont déjà repéré des rumeurs et une nette majorité déclare toujours lire un contenu et vérifier son émetteur avant de le partager avec son réseau.

 

Malgré cela, la rémanence de certaines fausses informations testées dans l’enquête est importante: par exemple, 33 % des sondés croient que les centrales à charbon allemandes sont responsables des pics de pollution de décembre 2016 en France.

 

Ces paradoxes s’expliquent par les fractures que fait apparaître l’étude détaillée des résultats. Ainsi, sur Internet, les sites et applications mobiles issus de la presse écrite sont plébiscités par les cadres et les diplômés. Mais les réseaux sociaux sont la principale source d’information des 18-24 ans et des employés. Plus troublant, au plan politique, les sympathisants du Front national sont les seuls à les privilégier comme source d’information (30 %), quand tous les autres favorisent les sites de presse.

 

Les trois quarts des Français pensent que les journalistes sont coupés des réalités

 

 

Autre critique formulée par les Français à l’encontre des journalistes: leur coupure avec le monde réel. En effet, seul un Français sur quatre (26%) pense que les journalistes sont «en phase avec la réalité, parlent des vrais problèmes des Français». En revanche, pour les trois quarts restants, le constat va à la déconnexion. Ainsi, 74% des sondés estiment que les journalistes «sont coupés des réalités, ils ne parlent pas des vrais problèmes des Français».

 

Il ne faut évidemment pas mettre tous les journalistes dans le même sac. Ce sondage évoque les médias et les journalistes en général et il y a fort à parier que ces perceptions varient fortement selon le type de média, le titre, la chaîne, la station, etc. et naturellement les personnes. Les jugements sont d’ailleurs déjà nuancés, les Français accordant ainsi par exemple plus de confiance aux informations à la radio qu’à la télévision. Mais ces chiffres démontrent une vraie défiance à l’égard du système médiatique en France, et plus spécifiquement des «grands» médias. Ils sont inquiétants, car ils démontrent qu’aux yeux des Français, les journalistes, en cédant aux pressions et en ne s’intéressant pas aux «vrais» sujets, ne remplissent pas leur rôle de quatrième pouvoir. Ce même sondage indique d’ailleurs que seuls 22% des Français estiment que le système démocratique fonctionne bien en France. Si cette perception s’appuie largement sur le fossé toujours plus profond entre les citoyens et leurs représentants politiques, difficile de ne pas lier également ce résultat avec ces jugements très négatifs à l’égard des journalistes.

 

«Désarroi des médias traditionnels»

 

«Le monde semble coupé en deux», commentait le directeur de la rédaction de France Inter, Jean-Marc Four, lors d’une conférence de presse organisée, jeudi 2 février, «D’un côté, ceux qui se tournent vers les médias traditionnels, au moins en cas de gros événement. De l’autre, une partie qui n’écoute plus, ne regarde plus, ne lit plus ces médias, et que ceux-ci ne savent plus comment atteindre».

 

Une situation qui est liée, aux yeux du directeur général de BFM-TV, Hervé Béroud, à «la montée des populismes et des extrémismes», et qui enfante, selon lui, «un vrai désarroi des médias traditionnels». «Faut-il avoir des éditorialistes d’extrême droite ou d’extrême gauche? Faut-il revoir les règles du temps de parole ?», interroge-t-il.

Jean-Marc Four, lui, appelle à un rééquilibrage entre la place occupée par les éditorialistes et les commentateurs, et celle du terrain; il pense que le dialogue direct entre journalistes et public, de vive voix ou par les réseaux sociaux, est une nécessité.

 

Un système qui déraille

 

Une autre étude effectuée par le Forum économique mondial ( WEF) dans 28 pays montre que le niveau de confiance n’a même jamais été aussi bas, passant à 43% de confiance de la part du public contre 48% l’an dernier. La firme de relations publiques Edelman publie chaque année à Davos son baromètre dans ce domaine.

 

En 2012, ce sont les gouvernements qui voyaient leur étoile pâlir et, cette fois, c’est le tour de la presse, celle-là même qui n’a pas su anticiper des changements politiques déterminants en 2016. L’étude pointe du doigt les résultats inattendus du vote sur le Brexit et des élections américaines. Résultat: les gens croient toujours plus leurs amis et leurs contacts sur Internet comme source de nouvelles et de faits que les médias.

 

Pour Richard Edelman, président de la plus grande agence de relations publiques au monde, «la confiance dans les médias a plongé cette année car ils sont vus comme une élite parmi d’autres. Les gens choisissent un monde auto-référentiel». Un sentiment anti-élite qui est largement alimenté chaque année à Davos par l’étude d’Oxfam sur les inégalités, toujours publiée en ouverture du forum. Pour de nombreux observateurs, y compris au WEF, le système déraille et n’assure plus sa fonction de redistribution.

 

Présent sur un panel qui traitait du futur des médias et de l’information, Edelman s’est montré très pessimiste sur l’état de la presse et de son rôle. «Chacun a désormais sa propre vérité. Le public préfère les réseaux sociaux comme canal mais aussi comme source d’information». Dans le baromètre de la confiance d’Edelman, les médias se situent en dessous de 50%, soit moins que les gouvernements. «Nous sommes dans un monde désormais sens dessus dessous». La pyramide est inversée et «les sources officielles ne sont plus considérées». Autre illustration de la défiance, les sondés se fient davantage aux moteurs de recherche qu’aux journalistes et ils trouvent tout aussi crédible une «personne comme eux» qu’un expert. En conclusion, Richard Edelman prévenait alors les participants de Davos: les élites ne contrôlent désormais plus rien.

Frank FURET

     
 

Biblio, sources...

"Les citoyens n'ont jamais été aussi méfiants envers les médias", Alexandra Yeh, France Télévisions, Direction de la Prospective, meta-media.fr, 3 février 2017

 

"Comment rétablir la confiance dans les médias?", Aude Carasco, www.la-croix.com, 2 février 2016

 

"La profonde méfiance des Français à l’égard des journalistes et des médias", opinionpublique.wordpress.com, 21 janvier 2014

 

"Les Français, les médias et les journalistes: la confiance saigne…", Bertrand Verfaillie, http://www.alliance-journalistes.net/, novembre 2013

 

Eurobaromètre standard 82 Automne 2014, "Les habitudes médiatiques dans l'Union européenne", rapport,"2. La confiance dans les médias", pages 21 à 33, novembre 2014

 

"Plus d’un tiers des Belges n’a plus confiance dans les médias", Belga, jeudi 17 novembre 2016 17h12

 

"Forum de Davos - La confiance dans les médias n’a jamais été aussi faible", Stéphane Benoit-Godet, Le Temps, 17 janvier 2017

 

 

"Médias: influence, pouvoir et fiabilité. A quoi peut-on se fier?" Julien Lecomte, Editions L’Harmattan, collection Questions contemporaines, 249 p., 2012

 
     

     
   
   


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